"Dans l’immensité, sonne la cloche…", poème de Marya Szpyrkówna

  Ruines de Kenilworth, 1876, Gustave Doré

Dans l’immensité, sonne la cloche argentée
depuis le lointain vers le monde, quelque part…
— Partez depuis les quatre coins du monde
car, des grands rois voici que le trône
attend depuis longtemps un souverain !… —
— À l’appel de la cloche argentée, ils vont,
enfants d’une ascendance royale ;
ils vont depuis des régions proches et lointaines —
mais, ô merveille !… n’est-ce pas sur les degrés du trône,
le sang par taches qui brille, couleur de rouille ?…
Ô miracle, mais : le pâle délice des perles,
de la couronne, ce n’est pas lui qui orne l’or :
(une étrange lignée de rois, là-bas, régnait)
— par le fond de la précieuse couronne,
ce sont d’âcres épines qui se mêlent ?…
Sur le sang et les ronces, ils posent leurs regards,
princes et vassaux —
et, tout emplis de craintes étranges,
ils mènent, muets, un pas hâtif
plus loin depuis les tristes seuils…
Et c’est en vain que le fameux trône reste ainsi
pendant de longues et de très longues années —
et d’un ton de plus en plus calme, retentit
quelque part la cloche sonnant depuis les cieux
sur tous les confins du monde…

Traduit par Chantal Lainé

"Qui es-tu?", poème de Bogusław Adamowicz

                                      Qui es-tu ?

J’ai l’impression de descendre au fond d’un gouffre obscur,
Plus bas, plus bas, et toujours plus profond, dans le remous noir de l’ombre…
Et je marche dans des pas inconnus… Qui es-tu ? Qui est devant moi ?
Qui es-tu et d’où viens-tu, mon maître, mon prophète ?

Qui es-tu, toi qui m’éclaires du flambeau du danger sanguinaire ?
Es-tu Virgile ? qui mena Dante sur le lit des Enfers ?
Es-tu l’ombre lugubre de Manfred ? qui avançait en tenant une arme ?
Ou bien, étranger aux bienheureux, es-tu le sombre Baudelaire ?

Qui que tu sois — après toi, dans ces cercles de l’enfer,
Je descends, frère de la malédiction éternelle, réclamant la ténèbre,
Dans la Nuit, le Désarroi, dans le cœur même mourant du chaos…
— Qui que tu sois, devant moi — montre-moi ton visage…
                                                                              — Es-tu Satan ?…

Traduit par Chantal Lainé

"Louange à la vie", poème de Władysław Orkan

Le Soleil, 1912, Edvard Munch (détail)

        Louange à la vie

Je me suis levé très tôt, ce matin,
Quand les oiseaux jasent, au lever du jour,
Pour rendre louange à la vie,
Avant que les voix des plaines ne se lèvent à leur tour…

Tout ce qui chante ainsi le bonheur
Nous apporte de l’amour —
Et ce précieux trésor n’a de valeur
Que lorsque notre âme l’attend en retour.

Les azurs enflammés, les cordes d’or
Qui scintillent dans l’obscurité,
Les sommets des montagnes emplis de ciel —
Sonnent au nom d’un jour merveilleux !

La lueur rose se lève
S’enflamme dans des reflets dorés —
Et les contrées effilées des Tatras
Sont des épées pleines de lumières!

L’aube a fleuri au matin,
Les cieux ont jailli dans le feu —
L’âme chante : hosanna !
Et se réjouit comme un oiseau —

Depuis le sol qui se couvre d’or,
De ravissantes voix s’éveillent —
Le buisson rose frémit et sonne
Sous le chant divin de jeunes oiseaux.

La lueur toujours plus blanche se lève
Sur les aubes qui versent l’or —
Et bientôt sur sa barque de feu et de lumière,
Le Soleil prend le large…

Traduit par Chantal Lainé