Hommage au poète Bolesław Wieniawa-Długoszowski (1881-1942)

398px-boleslaw_wieniawa-dlugoszowski_ca-_1915J’ai découvert ses poèmes en 2003, par hasard dans une librairie, en Pologne. Un tome de poésie venait de paraître, réalisé pour la première fois par la famille du poète. Son visage sur la couverture paraissait jeune, innocent, au regard pacifié, mélancolique, loin de l’image habituelle du soldat.

Cette photo incarnait pour moi sa poésie, innocente, mais emprunte de souffrance, de mélancolie, face à la dureté de son destin, qui fut tourmenté et beau à la fois. Je n’ai pas retrouvé cette photo, mais tous ses portraits traduisent la mélancolie et l’idéalisme du personnage. J’allais découvrir que c’était bien plus qu’un poète…

Né un 22 juillet 1881, Bolesław Wieniawa-Długoszowski fut un des personnages les plus importants de son époque : soldat devenu général de l’armée polonaise, adjudant personnel du maréchal Józef Piłsudski (1867-1935), conseiller politique et ambassadeur, distingué par des médailles et par la Légion d’honneur, il fut l’un des personnages qui œuvra à la réunification de la Pologne. Il participa activement à la libération et à l’indépendance de son pays. C’est une grande figure du patriotisme, aux côtés des autres généraux qui ont accompagné Józef Piłsudski dans cette mission. A quelques jours près, nous commémorons les 131 ans de la naissance de Bolesław Wieniawa, mais aussi les 70 ans de sa mort, puisqu’il est décédé le 1er juillet 1942. C’est donc un double hommage, à sa mort et à sa naissance, à la survie de son œuvre.

Soldat, général, poète, traducteur, stratège, conseiller, ambassadeur, confident, voyageur, ami, artiste, musicien, peintre à ses heures perdues, Bolesław Wieniawa fut tout cela à la fois. Issu d’une famille noble, il grandit à Maksymówka, au sud de la Pologne. Il commence par étudier la médecine, il devient un médecin spécialisé en ophtalmologie. Après ses études, il se marie à une chanteuse d’opéra, Stefania Calvas, puis il part avec elle pour Berlin. Il suit des cours aux Beaux-Arts. Mais au bout d’un an, en 1911, il décide de partir à Paris, où il fonde un Collectif d’artistes polonais. C’est à Paris qu’il rencontre Piłsudski, qu’il va servir pendant plusieurs années.

Avec la Première Guerre mondiale, son destin s’accélère. En 1914, il participe à des batailles et il se distingue au combat avec ses troupes. En 1915, il devient l’adjudant personnel du maréchal Piłsudski et sera un proche collaborateur politique. En 1918, il se marie à Bronisława Berenson. Son ascension dans l’armée est alors remarquable : en 1921, il est attaché militaire à Bucarest, et dans les années 30, il obtient toute une série de nominations, jusqu’à être désigné, en date du 25 septembre 1939, Président provisoire de la République Polonaise pendant un jour. Le général Sikorski a cependant tout fait pour l’éliminer et pour annuler sa nomination.

Bolesław Wieniawa est ensuite nommé, en 1940, ambassadeur de la République Polonaise à Rome, en Italie. Grâce à ses contacts diplomatiques, il arrive à sauver des prisonniers polonais pendant la guerre et à les faire passer en France, en négociant avec les diplomates italiens. Il sauve aussi à cette époque des populations juives qui fuient la répression nazie. On ne peut pas passer à côté de la grandeur de ce personnage, qui a combattu en tant que général et qui a aussi sauvé des êtres humains dans les heures les plus sombres de l’histoire de l’Europe.

Bolesław Wieniawa faisait partie de l’entourage proche du maréchal Piłsudski, mort en 1935, qui lui a accordé toute sa confiance, qui lui a confié des responsabilités et des distinctions, qui a récompensé son mérite et son honneur. Ils ont œuvré ensemble à l’indépendance de la Pologne, ils ont réalisé le rêve de beaucoup de polonais de cette époque, celui d’élever et de libérer le pays, mais le rêve va plonger dans le chaos avec les deux guerres successives. Après le déclin de la France en 1940 et le déchaînement du nazisme, il fuit au Portugal, puis vers les Etats-Unis. Il est nommé ambassadeur de la République Cubaine en 1942, mais c’est alors qu’il se suicide brutalement, laissant beaucoup de monde dans l’incompréhension.

Sa mort, le 1er juillet 1942, à New York, reste un mystère. La version officielle veut que ce soit un suicide. Il aurait sauté par la fenêtre de l’immeuble dans lequel il vivait, du 5ème étage, le lendemain de sa nomination comme ambassadeur polonais de la République Cubaine, ce qui signifiait pour lui le retrait des affaires de la Pologne. Connaissant son engagement dans les affaires du pays, Bolesław Wieniawa a pu considérer ce retrait de la scène polonaise comme un échec personnel. Il a pu en être blessé.

Il était aussi très marqué et très inquiet à cette époque par le destin de la Pologne. Il perd des amis pendant la guerre, et il voit son pays perdre peu à peu sa liberté face aux allemands. Cette guerre est très dure à vivre pour lui. Tout ce pour quoi il a combattu semble s’écrouler sous ses pieds, ce sentiment d’échec et de désillusion a pu le conduire à commettre un acte irréparable et à aller jusqu’au suicide.

Mais de nombreuses rumeurs voulaient que ce soit un meurtre : après tout, il a été un personnage à hautes responsabilités, il a œuvré à l’indépendance de la Pologne, il a eu une implication directe dans les affaires de l’Etat, il était au courant des secrets politiques et il avait de l’influence, il devenait donc gênant pour une partie de la classe politique polonaise, qui après 1935, a voulu se débarrasser de l’entourage proche du maréchal, mort cette même année, et ceci a pu continuer jusqu’en 1942. Il y a eu sans doute une tentative d’épuration des anciens responsables de l’armée polonaise.

C’était notamment la volonté de Władysław Sikorski, un autre général, qui a voulu éloigner l’ancienne classe des généraux, mais cela, on ne peut pas en avoir les preuves. Sikorski avait auparavant éliminé Wieniawa de la vie politique, en empêchant sa nomination en tant que Président provisoire de la République Polonaise, en septembre 1939. C’est pourquoi les rumeurs pouvaient donner raison à la thèse de l’assassinat. En 1942, la mort de Bolesław Wieniawa est un coup dur pour la Pologne, car elle perd un de ses ardents défenseurs, une grande figure patriotique et un homme aimant profondément son pays.

Du point de vue littéraire, son écriture est marquée par la guerre et par ce qu’il a vécu. On trouve beaucoup de chansons et de poèmes courts, irréguliers, décrivant le quotidien du soldat, les moments de solitude, les ruptures amoureuses. Le ton est léger, mais emprunt de tristesse. Les poèmes de Bolesław Wieniawa sont teintés d’une amertume profonde, d’une désillusion face à la réalité, d’un dégoût face à la guerre. Ils sont imprégnés par la mélancolie. Le poète est marqué par la disparition de ses amis et des soldats qui combattent à ses côtés. Il sent la mort à ses côtés, au quotidien. Il la personnifie dans la figure d’une femme volage, qui prend les corps, un à un, pour prendre leur vie.

D’un côté, il y a le rêve, l’idéal, qui permet de soutenir le moral face à la guerre. Il rêve de l’amour. Il rêve du futur, de contrées qui n’existent pas. Il rêve d’une femme idéale, d’une muse poétique. Comme chez Apollinaire, la présence féminine ramène l’espoir dans le quotidien du poète, mutilé par l’expérience du combat. C’est aussi le rôle de la poésie. La poésie, c’est l’arme de l’esprit, c’est ce qui lui permet de lutter contre la mort et l’échec. La poésie apporte le rêve, la féérie et l’amour. D’un autre côté, la poésie le rappelle à la mort et à la réalité de la vie. Le rêve s’éloigne, faisant ressurgir le souvenir des gens aimés, le plongeant dans une angoisse existentielle. Le poète épanche sa douleur, son chagrin, sa solitude et son sentiment de frustration. Cette angoisse rejoint le spleen de Baudelaire (dont il a d’ailleurs traduit quelques poèmes), c’est une mélancolie qui présage d’un suicide possible, d’une lente déflagration de la réalité.

La mélancolie ne vient pas seulement du quotidien, de la tourmente amoureuse, mais elle vient aussi du sentiment de tragédie humaine face à l’histoire. « L’Europe est en feu », déchirée, écrit-il : « Europa płonie ». Le destin des pays et des peuples est dans une confusion totale. Les atrocités commises marquent les esprits. L’émerveillement face à la vie et son enchantement quelque peu juvénile ne font pas long feu face au gouffre qui engloutit l’histoire de l’Europe, et rien ne semble pouvoir effacer l’horreur de la réalité. C’est ce qui mène aussi le poète au suicide, car l’échappatoire est impossible et l’horreur de la guerre est insoutenable.

La souffrance est toujours feutrée dans ses poèmes, comme si nécessairement le soldat n’avait pas le droit d’avoir peur, ni de souffrir, comme s’il devait garder son courage même dans les mots. Ses poèmes et ses chansons témoignent d’un goût pour la musique. La musique sert à camoufler la souffrance, à dissimuler la douleur. Le poème accompagne aussi le combat : on imagine le poète composant ses vers, dans des instants de répit, à la guerre, pour se donner du courage. La poésie accompagne la pensée du soldat, elle est un témoignage sur ses états d’âmes. La poésie camoufle aussi l’horreur de la réalité, suspend le temps, éloigne l’horreur. La souffrance ressurgit dans ses poèmes, notamment quand il parle des « amis » disparus, ceux qui sont morts à la guerre, mais il refuse de dire l’horreur de la guerre dans ses poèmes. Sa poésie est humaine, attachée aux hommes, aux amis qu’il a eus. La nostalgie du passé est une source d’apaisement, c’est une façon d’occulter la douleur, de la mettre à distance dans le présent, pour ne garder que la beauté du souvenir.

Enfin, Bolesław Wieniawa rejoint l’esprit de la Jeune Pologne dans son aspect idéaliste, dans son rêve d’un pays reconstruit. Il a œuvré politiquement et artistiquement dans l’élaboration de ce rêve polonais, puisqu’il a écrit et milité en même temps. Sa poésie est influencée par les mouvements d’avant-garde européens. Comme il a beaucoup voyagé et connu l’exil, sa poésie est ouverte aux sensibilités européennes. Son esprit moderniste vacille entre Apollinaire et Baudelaire, avec un caractère chantant, d’un côté, qui donne une beauté fleurie, légère, aux poèmes, et de l’autre côté, le spleen qui hante le soldat et qui rappelle l’angoisse baudelairienne, le spleen de l’idéal. Il apparaît comme un personnage de séducteur, porté par la sensualité et l’ivresse des sens. Dans sa vie instable de soldat, il ne peut avoir que des amours passagères, et l’amour unique lui échappe, mais il cherche néanmoins l’amour impossible, au-delà des montagnes (« za siódmą gorą »), au-delà de la réalité, dans la sphère de la poésie, du miracle de l’imagination et dans le rêve, un rêve inassouvi.

CC BY-NC-SA

Image domaine public: wikimedia

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