Biographie de Stanisław Korab-Brzozowski (1876-1901)

Stanisław Korab-Brzozowski est un poète et traducteur polonais, né en Syrie en 1876, à Lattaquié (l’antique Laodicée), d’une mère syrienne d’origine française, et mort le 23 avril 1901 à Varsovie. Lattaquié est à l’époque une ville sous mandat français, «capitale d’un éphémère Etat alaouite» (Wikipédia), ce qui explique que sa mère soit française et qu’il ait traduit lui-même des poètes comme Baudelaire et Verlaine. Cet héritage français se retrouve, en partie, dans sa poésie. Il a étudié la philosophie, le droit et la théologie à Lvov. Il est le fils du poète polonais Karol Brzozowski. Stanisław Korab-Brzozowski est considéré comme un grand poète lyrique appartenant à la Jeune Pologne, période artistique dominée par le décadentisme et le symbolisme. Il est le frère du poète Wincenty Brzozowski (Vincent de Korab) qui, lui, aura écrit des poèmes en polonais et en français. Celui-ci dédie un poème à son frère Stanisław («Poème dédié à la mémoire lumineuse de mon frère Stanisław»), après sa mort, où il le dépeint comme un être extrêmement triste et désespéré. Stanisław Korab-Brzozowski s’est, en effet, suicidé à l’âge de 25 ans des suites d’un drame amoureux. « La poésie symboliste, élitaire, de Stanisław Korab-Brzozowski, utilisant une image poétique appelée « paysage mental », comporte des éléments d’égotisme, de révolte existentielle et de souffrance provenant de l’expérience d’une crise de la foi et des valeurs. Par sa vie tragique, il s’est inscrit dans l’histoire de la littérature comme le « poète maudit » de la Jeune Pologne, mais aussi comme l’un des plus intéressants créateurs de son temps, en vrai « aristocrate du verbe ». » (W. Feldman, cité dans Patrimoine littéraire européen, vol. 12, 1885-1922, par Jean-Claude Polet)

Sa vie aura été courte, mais son œuvre poétique intense et d’une rare beauté méditative. L’amour hante ses poèmes, mais c’est un sentiment tragique qui en émane, comme un présage de son suicide, en 1901. L’historien et critique littéraire Artur Hutnikiewicz souligne l’existence du trio amoureux qui semblait lier la muse Dagna Przybyszewska, le poète Stanisław Korab-Brzozowski et Władysław Emeryk, tous deux admirateurs de la célèbre poétesse norvégienne. Stanisław Korab-Brzozowski meurt le 23 avril 1901, sans doute de désespoir face à cet amour impossible. Il se serait empoisonné, le matin qui suivait une réception entre amis. Le 5 juin 1901, peu de temps après la mort de Stanisław Korab-Brzozowski, Władysław Emeryk commet à son tour l’acte irréparable et assassine à Tbilissi, en Géorgie, la poétesse Dagna Przybyszewska, qui était aussi la femme du poète Stanisław Przybyszewski. Après quoi, il se suicide. Cet événement tragique résume donc la vie très brève du poète Stanisław Korab-Brzozowski. En 1901, les trois protagonistes de l’histoire amoureuse sont morts, et il ne reste pour en témoigner que ces poèmes.

Pour en revenir à l’œuvre de Stanisław Korab-Brzozowski, celui-ci aura publié ses premiers poèmes dans des revues: La Vie [Życie]  et La Chimère [Chimera] , dont il était secrétaire de rédaction. Après sa mort, ses poèmes ont été rassemblés dans un tome posthume, en 1910, sous le titre « Avant qu’un cœur ne se taise » [Nim serce ucichło]. Stanisław Korab-Brzozowski est un poète lyrique. Sa poésie exprime la souffrance de l’être dans la lignée du romantisme, qui mêle l’amour à l’image de la mort et au spectre du tombeau, comme dans les poèmes de Charles Baudelaire, Gérard de Nerval et Alfonse de Lamartine. Il mêle cette souffrance au thème christique, faisant de l’amour un symbole de sa quête existentielle, du chemin du poète vers la lumière, et donc d’une rédemption possible grâce à la poésie. L’amour qu’il éprouve pour une femme mariée,  et appartenant à un autre amant, lui rend l’existence insoutenable, comme si son âme était dans le « gouffre noir de son néant ». Il n’y a pas d’image plus forte pour son désespoir. Il annonce sa mort dans ses poèmes et décrit son propre tombeau. Sa parole se fait acte, elle nous montre le suicide. Le poète espère, par la mort et par l’acte du suicide, trouver ainsi la lumière dans l’éternité.

Mais au contraire du romantisme, le poète s’exprime sans fioritures de style, il s’exprime dans un style dépouillé et tragique, avec une grande quiétude. Il exprime l’intensité de son émotion dans des phrases simples, et dans un rythme régulier, ce qui crée une tension avec la force tragique des images. Le dépouillement stylistique traduit l’absence de cet amour et l’impossibilité de vivre pleinement une histoire avec celle qu’il aime. Il souligne le vide inscrit au cœur de la réalité. Le dépouillement est aussi le signe de la sincérité du poète: le discours se veut sobre, mais vrai. Le poète parle de la mort simplement, comme d’une chose familière qui est près de lui, qui hante ses pensées et qu’il ne craint pas. Il annonce son suicide dans une sorte de résignation évidente. Dans ses poèmes, les éléments du paysage portent la trace de la mort et annoncent son suicide. Les fleurs sont ensanglantées, comme portant, partageant peut-être, la souffrance du poète ; la croix du Christ « rongée de vers », comme annonçant la décomposition d’un corps. Aucun détail n’échappe au sentiment de la mort. L’esprit tragique de ces poèmes en fait la force et la beauté.

Dans cette déchirure existentielle face à l’amour, il se compare au Christ. L’image de la crucifixion renvoie explicitement à cette déchirure. Il est crucifié par l’amour, il meurt de la force de son amour. Son poème est un témoignage à vif de sa souffrance amoureuse, avec parfois une ambiguïté érotique, car la croix symbolise à la fois la douleur, la souffrance, mais aussi l’union entre deux corps inséparables, où l’extrême souffrance rejoint l’expression d’un amour, et donc d’un désir, extrême. Le réel opprime le poète dans cette quête d’absolu qui ne peut être satisfaite, dans cette quête d’unité avec l’être aimé. La poésie est ici bien plus que de l’art, elle est un témoignage vivant et tragique d’un être aux portes de la mort, et qui, jusqu’au bout de son désespoir suicidaire, dépeint ses sentiments et ouvre son cœur dans un élan de sincérité, comme pour en montrer les blessures profondes. Mais au cœur du désespoir profond, il y a la croyance inassouvie à la lumière, à l’éternité et à l’absolu de la vie. Et si le poète refuse le réel, c’est pour d’autant mieux nous montrer le chemin de la lumière et l’élévation de son amour : cet amour qui le rend malheureux est un sentiment pur et élevé, noble et infini, et c’est pourquoi il se compare au Christ. Seule l’image de la crucifixion peut rendre compte de la force, de la vérité et de la perfection de cet amour.

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