« Lucifer », poème de Tadeusz Miciński

Ossian invoque les esprits sur les bords de la Lora, François Pascal Simon, baron Gérard (1770-1837)

LUCIFER

Je suis le rayon divin qui brille, sombre parmi les vents furieux,
je cours au loin en hurlant — comme le clocher sourd, à minuit —
j’allume la rougeur de l’aube dans l’obscurité des montagnes,
avec l’étincelle de mes souffrances et l’étoile de ma faiblesse.

Je suis le roi des comètes — et l’esprit se déchaîne en moi,
comme la poussière du désert souffle à l’intérieur des pyramides —
moi, la foudre de l’orage — et plus silencieux qu’une tombe,
je cache la laideur et l’aspect macabre de mes tombeaux.

Moi — le gouffre des arcs-en-ciel — et j’aurais pleuré sur mon sort
comme le vent froid sur les roseaux fanés de l’étang —
je suis la lumière des volcans — et dans les plaines marécageuses,
j’avance comme un enterrement, dans l’ennui et dans le deuil.

La mer joue sur les cordes des harpes — le feu des paradis monte
en tourbillons— et le soleil, mon ennemi ! se lève en louant Dieu.

                                          *          *

                                               *

Mon âme enchaînée à la terre par des fers
est suspendue dans le gouffre du ventre des enfers,
et quand elle agite et fait battre ses ailes bruyantes,
un écho sourd répond comme le bruit d’un clocher.

Sur ma voûte, une étoile brûle de tous ses feux
[mon cœur autrefois l’aimait],
dans la beauté angélique des vitrages d’or,
c’est elle qui se rassasiait de mon sang.

La rosée des étoiles se répand de nouveau
dans des baisers d’aurores meurtrières —
oh, mon âme, oh, mes cieux,
jetez vos flammes dans le gouffre des mers froides.

Je ne désire pas le soleil — seul et délaissé —
avec le cri funeste des rêves terrifiants,
ô, dieux des tombes — je fus abreuvé
comme vous — d’ambroisie — et par le lait des lions.

Les orgues jouent le Requiem du chagrin,
les orgues jouent la fin des Centaures,
comme Damayanti pleure la perte de Nal,
ainsi les orages, les tempêtes, la grêle et le givre —
en moi, sont éternels, comme les larmes dans l’opale.

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: wikimedia

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