« F. N. », poème de Marya Szpyrkówna

Morskie Oko, 1909, Stanisław Gałek

F. N.

Je me tenais près d’un lac calme, gelé et silencieux, muet,
dans le cercle déchiré des arides tourbillons noirs —
lorsque je crus voir, à travers un rêve ou dans une vision,
un être au visage pâle, tenant un luth à la main.
Il allait, comme celui qui vient faire ses derniers pas,
avant de passer pour les siècles la barrière de la vie ;
— puis, le crépuscule s’impose et l’ombre s’épaissit,
plus tristement sur les pentes semblent bruire les sapins…
Et je le vis, quand il s’arrêta au bord du gouffre pour
lever, quelques secondes au-dessus de lui, son luth argenté —
ce fut comme un cri d’horreur qui fend et glace l’âme,
qui sortit de lui, s’échappa et traversa les nuages…
D’un coup, il élança son luth sur les rochers de pierre —
que la caisse rompue en fit jaillir mille étincelles…
et les cordes se brisèrent dans un long sanglot argenté,
laissant fuir au loin leurs sombres échos à travers les monts…
Une douleur telle se fit entendre, sortant de ces fonds ravagés,
où les larmes, le sang et l’orgueil se mêlent obscurément —
la plainte du grand désespoir, et la dernière qui soit —
comme si l’éclat de ce luth argenté ouvrait aussi un coeur…
— Alors, l’homme repartit, sans plus de luth en main,
se perdre dans les brouillards, vers le sentier caillouteux…
— Tout juste, il m’a semblé dans une sorte de frayeur inquiète
que quelqu’un venait de se tuer, et partait vivre après la mort…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

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