« Il y a une reine dans ce monde… », poème de Marya Szpyrkówna

Château de Berg au Lac de Starnberg, en hiver, Anton Georg Zwengauer (1850-1928)

Il y a une reine dans ce monde — la reine des étendues de neige
au regard froid, yeux pâles, et au front altier…
l’orchestre chantant des vents d’hiver joue pour elle,
pour elle, se couvre le champ d’un blanc duvet…
— La reine des neiges d’argent a son édifice royal
(une masse de cristal taillée dans de mystérieux reliefs).
Comme des larmes ensorcelées, des perles de glace le parent,
quand la lune dépose des reflets bleus sur leur blancheur.
— Dans le château de la reine pâle, dans une chambre secrète,
il y a, derrière des portes cachées, une salle bleu céleste,
dont rien, sous cette voûte bleue, ne trouble le silence,
où de loin seul parvient le son mélodieux du vent…
— Dans la pièce claire et silencieuse, aux éclats d’argent de la mer,
à travers les cristaux par lesquels se disperse le cercle de la lune,
— dans une armure forgée dort un chevalier, il dort sur un lit
de neige, avec à ses côtés son épée, son heaume et son bouclier…
De son front jeune encore n’émane qu’un faible et pâle silence,
et les armes fidèles de sa main inerte sont tombées ;
il ne t’arrivera plus, beau chevalier, de saisir jamais l’épée
ni ta main de défendre contre les coups ton buste du bouclier…
— c’est alors que s’avance la reine au front altier, reine
vêtue en blanc et argent, couleurs du pays ensorcelé ;
comme une statue, blême, elle s’arrête dans le cercle de lune
et serre sans espoir ses mains si fines et délicates…
Longtemps, elle regarde le visage du jeune homme — longtemps —
et murmure quelque chose de ses lèvres muettes et souffrantes…
— D’un trait d’opale venu depuis le fond du ciel, la lune
inonde les sculptures et les reliefs de la chambre bleu céleste…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

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