« Le passé », poème de Maria Komornicka

Paysage d'été, Ludwik de Laveaux, 1890-1893

 

 

 

 

 

LE PASSÉ

Aucun souvenir ne viendra plus tourmenter mon regard.
Les jours passés, et les nuits passées,
Enfermés dans l’amertume honteuse
De la mémoire —
Tous pleurés et recouverts de baisers —
Tous invoqués et revenus de manière imprévue —
— Sur lesquels ont été versées tant de larmes —
Tous noirs, dans un mutisme de mauvais augure —
Tous chantant avec la folie des lumières —
Tous silencieux et parfumés —
Tous moqueurs, sordides et mauvais —
Tous pensifs et misérables,
Et tous pleins d’orages —
Tous, connus de tout le monde, et inconnus de tous —
Tous me brûlent les yeux avec l’excès de soupirs insignifiants,
Je les rejette tous aujourd’hui avec honte, colère et désespoir,
Ils s’acharnent tous au-dessus de moi, avec le cri des chiens affamés.

Parce qu’ils ne peuvent plus me leurrer avec leur charme passé,
Parce qu’ils ne peuvent plus vivre de mon cœur,
Ils plongent leurs griffes dans ma gorge ;
Et comme ma barque a dédaigné leur terre instable,
Ils veulent percer son fond souple avec des crochets de corail ;
Parce que le courage les a bannis des couloirs tortueux de mon âme,
Parce que mon cœur racheté les a reniés,
Au-dessus du chemin vivant,
Ils hurlent comme au-dessus d’un mort,
Et ils se moquent de la justice irrévocable des Cieux
Dans la solitude de mon chagrin…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: pinakoteka

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