« Loreley », poème de Kornel Makuszyński

Emil Krupa Krupinski, Loreley, 1899

 

 

 

 

 

 

 

LORELEY

Je me suis fabriqué un filet en or,
Avec les chevelures de mes amantes infidèles,
J’ai tissé un filet couvert d’or :
Ménestrel têtu qui fixe de ses yeux un balcon,
Qui sonne et joue une chanson ardente,
J’ai tissé un filet couvert d’or
Avec les chevelures de mes infidèles amantes.
Chevalier flamboyant qui ne quitte jamais les arènes,
Emprisonné dans une armure d’argent et de cuivre,
J’ai tissé un filet couvert d’or
Avec les chevelures de mes amantes infidèles.
L’habit de prédicateur me tient dans un rire,
Le plomb pèse dans mon filet d’or,
Mon riche filet tombe de mes épaules,
Je m’en vais à la pêche !

J’ai jeté au loin les phalènes-ménestrels,
Et d’un pas sourd, avec un bon air grave,
Je m’en vais lancer mon filet dans les profondeurs :
J’attraperai peut-être une nymphe dénudée,
Et je la donnerai en cadeau à un ami
Qui peint des nymphes…
Mais, il se peut aussi
Que je remonte des trésors avec mon filet d’or :
Un coquillage d’une grande pureté, avec une perle gigantesque,
La dépouille d’une reine, une couronne et un sceptre ;
Une harpe sur laquelle jouent les vagues endormies,
L’argent des vagues matinales, l’opale de celles du soir ;
Ces quantités d’or que le cortège des nymphes
Dérobe au soleil, quand celui-ci se berce dans une vague, —
Peut-être que mon filet va trouver dans les profondeurs
Le silence de la mort et une paix mortuaire…

Mon filet ouvrira d’un coup ses mille regards,
Des yeux sans fond dans un cadre couvert d’or,
Il étendra ses bras dévorants,
Comme une pieuvre aux mille tentacules qui chasse —
Et il remontera le silence, ce cadavre vert, à la surface…
(Un jour, un sage fou l’aurait noyé
Pour faire taire au fond le bruit des cloches ensorcelées).
Allons pêcher des étoiles ! Pour une pêche d’or
Avec un filet d’or ! Et quel pêcheur n’a jamais rêvé
D’attraper des étoiles dans les sentiers du ciel ?
Viens, jetons ce filet…
A la pêche ! A la pêche !

Bénis les espoirs que nourrissent les pêcheurs,
Et l’effort si dur et difficile, comme le plomb du filet,
Et la plus grande des peines, la peine immense,
Et ces infatigables pêcheurs d’étoiles.
Nous n’atteindrons pas les étoiles, égarés des astres,
Mais je retiendrai leurs cortèges d’or.
Je remonterai avec mon filet la lune de l’eau profonde,
Je remonterai avec mon filet les étoiles depuis le silence de l’eau.

Oh ! Oh ! Je lance le filet…
La pêche commence :
Le filet d’or regarde avec ses mille yeux,
Le plomb de mon filet pèse dans ma main,
Il va l’emporter et le noyer dans les profondeurs.
Non, il ne tombera pas, mon filet d’or,
Bien que son cordage ne soit pas en chanvre.
Toi, assieds-toi sur le rocher : tu seras Loreley !
Prends la perruque d’or et la harpe dans tes mains,
(Tu dois avoir des cheveux dorés).
Et ensuite joue, de façon si merveilleuse,
Que je puisse croire que je coule et coule sur les eaux,
Avec le filet d’or, vers le tourbillon et vers l’abîme,
Que j’aie l’impression d’être dans une grande détresse,
Ô, Loreley !…

Oh ! Oh ! Je lance mon filet…
Toi, chante et joue !
Les étoiles n’entendent pas, dorment… les étoiles dorment…
Seules veillent celles qui sont au-delà de la Terre.
Mon filet se noie en silence, et dangereusement,
Il regarde avec ses mille yeux, pose ses mains
Au fond de l’abîme… Nom de Dieu ! silence ! — Depuis les cieux,
Une étoile tombée tout au fond qui a deviné nos intentions,
A nous, pêcheurs nocturnes d’étoiles,
Et maintenant, elle livre les secrets du destin au fond des eaux.
Regardons : dans un instant, le tourbillon de la tempête astrale,
Des rayons d’étoiles, comme une meute de poissons qui s’égarent…

Que tes lèvres se taisent, et les miennes.
Cache-toi ! Ton visage brille avec trop de lumière,
Les étoiles vont nous voir, s’embusquer et s’éteindre,
Se cacher dans la flore aquatique, fermer leurs yeux,
On ne les verra guère dans la profondeur…
Les eaux s’obscurcissent étrangement…
Par amour ! Quelqu’un a frappé les cloches, au fond…
Oh, comme elles sonnent…
Comme elles sonnent…
Comme elles sonnent…

Oh ! Oh ! Mon filet est tombé tout au fond,
On ne voit plus que le bord de la maille,
Et on ne voit plus qu’un fil d’or…
Commence à jouer… joue, maintenant…
Fais comme si tu m’attirais dans le tourbillon,
Ô, Loreley…
Ô, Loreley !…

Je joue une comédie, habillé dans une longue robe noire.
Mon âme fait semblant d’être dans une grande colère,
Et toi, tu m’attires, tu m’attires vers le tourbillon…
Oh, mon filet s’emmêle et se retourne,
Oh, des étoiles ! des étoiles !
Et tout le fond de l’eau est soudain devenu d’or,
Comme si mes étoiles avaient fondu,
Comme si des sources d’or s’échappaient des profondeurs.
J’ai tiré, d’un coup, le filet : quelque chose
Est pris dans ses mailles, et le tient de toutes ses forces,
Que j’ai dû redresser mes épaules — tirer — et gagner mon butin.
C’étaient sans doute des tours de cristal,
Et mon filet a attrapé ces murs ensorcelés, —
Peut-être ai-je démoli les palais de la reine.

Mon filet remonte quelques nénuphars,
Les nombreux triomphes depuis ces ravins sans fonds…
Et la récolte du travail éprouvant.
J’ai remonté le filet sur le bord sec de la rive.
Retire ta perruque, bonne Loreley,
La pêche est finie…

Avoue cependant que mon expédition était belle,
Pour la pêche aux étoiles, même si elles n’ornent pas mon front !
Ce qui est beau est ce qui ne donne rien de soi,
Et mon effort insurmontable était beau, pareil à Sisyphe.
Je me rappellerai longtemps de cette pêche :
Même s’il y entre de l’égarement — il reste des espoirs…
Je vais réparer mon filet dès qu’il commencera à faire jour,
Et je viendrai à nouveau pêcher les étoiles endormies.

Adieu, ma Belle !… Je m’en vais plus loin
Chercher des vagues plus propices à la pêche.
Ô, bonne Loreley ! Revêts-toi de deuil,
Et ne pleure pas…
Que Dieu soit… oh, non ! — que Heine soit avec toi !…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: wikimedia

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