« La nuit de mai », poème de Tadeusz Miciński

La mort d'Eurydice, 1552-1571, Niccolo dell'Abbate

 

 

 

 

 

 

LA NUIT DE MAI

Des ânes couronnés se sont assis sur l’herbe —
des lucioles embrassent la rose des champs —
et la mort scintille sur l’étang
et joue une chanson frivole.
      Ô, éphémères,
      élancez-vous dans une danse —
ô fleurs des lacs, néréides !
le dieu Pan joue sur des flûtes dans la chênaie.
      Ô, éphémères,
      envolez-vous dans une danse,
      envolez-vous dans une danse —
      dans une étreinte amoureuse,
      enlacés,
      éternellement jeunes
      et saints —
      transpercés
      d’une flèche mortelle —

Dans les vagues livides qui scintillent,
des carassins et des gardons dorés,
et les inlassables martins-pêcheurs
qui regardent avec leurs yeux d’acier —
et dans les arbres, le fracas des pics noirs,
et des colibris rouges dans les sorbiers,
et des crécerelles aux yeux semblables à de petites truffes —
dans les sifflements joyeux et dans les chants,
tantôt au-dessus de l’eau — tantôt sur les arbres.
Pour les fêtes nocturnes,
il y a les clairières dans les bois.
Tous les oiseaux me rendent hommage,
parce qu’en ce jour a lieu mon mariage avec la déesse.
Et voici qu’au bord du lac, nous nous tenons
ornés de fleurs pourpres,
des larmes de joie coulent dans l’extase et l’angoisse,
brûlant dans l’incendie de l’amour —
le feu encercle ces arbres vieillis,
et ils pleurent avec des larmes de poix,
et mon amie — la mouette des mers polaires —
tourne au-dessus de nous en formant une auréole.
Ah, les lianes écarlates des fakirs,
ah, les reines étoilées des cactus,
ah, deux tombeaux de verre parmi les linceuls,
et la flamme légère de nos cœurs.
Le roi Gryf* a fait bruisser ses ailes,
avec son amante Labeda* —
au milieu des chevaux flamboyants et des crinières,
nous courons avec le cortège nuageux des Nornes* —
les montagnes en dessous de nous —
et la neige en une mousse —
comme si des vagues avaient jailli de la terre —
et tout autour, l’infini bleu saphir —
et le feu — et le bois — et ces hiboux,
avec un regard fixe et plein d’effroi,
qui a saisi la folie divine des événements.
Mais des larmes brûlantes coulent sur mon visage,
les faunes des bois m’observent d’un air moqueur,
parce que nous ne savons pas unir nos lèvres,
ni nous fondre comme le fleuve qui se jette dans la mer —
nous nous tenons, dans une peur muette,
dans le ravissement, dans l’incendie sanguinaire,
et sur nos mains couvertes par des tresses de fleurs,
suintent des stigmates de rouille.
Les couples d’éphémères qui agonisent
tombent à mes pieds avec un doux bruissement,
et les fossoyeurs noirs des fourmis
les traînent — dans les couloirs, sous les liserons.
— — — — — — — — — — — — — — — — — — — —
Autrefois, j’avais erré à travers ces colonnades,
qu’Abderrahman fit construire pour sa bien-aimée,
dans la nuit d’améthyste de Schéhérazade,
quand dans les cieux brûlent les talismans —
— — — j’ai entendu le cri d’un âne —
ô, combien désespéré —
comme une flûte essoufflée, rauque et sauvage.
Mais jamais dans la gorge de l’homme
n’a grandi une telle âme,
ni un tel cri de damné de l’enfer.
Moi, je n’entrerai pas en compétition avec lui,
mais je vous enjoins tous ! —
      Ô, éphémères,
      envolez-vous dans une danse,
      ô fleurs des lacs, néréides,
      le dieu Pan joue sur des flûtes dans la chênaie.

*v.43 et 44: Gryf et Labeda — figures mythologiques imaginaires qui, pour l’un, a un aspect de griffon, et l’autre, un corps de cygne.

*v.46: Nornes — dans la mythologie nordique, les trois déesses du destin.

*v.67: Abderrahman — Abd al-Rahman Ier, fondateur de l’émirat de Cordoue (755), du palais de l’Alcazar à Séville (?) et de la mosquée de Cordoue.

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: wikimedia

Publicités