« Depuis l’obscurité des voiles noirs de la nuit », poème de Tadeusz Nalepiński

Odalisque, 19ème siècle, Jean-Baptiste Carpeaux

DEPUIS L’OBSCURITÉ DES VOILES NOIRS DE LA NUIT

« Quand veux-tu m’enterrer, Débauche aux bras immondes ? »
Les Deux Bonnes Sœurs, Baudelaire

Depuis l’obscurité des voiles noirs de la nuit,
         un visage pâle sort et se découvre,
Ses lèvres cherchent les miennes —
         … ah, tu me possèdes, je suis à toi…
Une ombre vient qui s’offre à moi,
         un cadavre amaigri, décharné et livide —
« Je suis l’essence de la vie, le cœur de la passion
         et la proie de la nuit »…
Sur ses lèvres et sur sa poitrine glissante,
         je bois un affreux plaisir,
Le refrain dément de mes plaintes tonne
         et retentit : viens rire, viens rire !…
Le spectre monstrueux dévore mes sens,
         tremble avec le souffle de la mort,
Et dans un cri qui ne porte plus aucune espérance,
         il déchire les rêves de ma Tristesse…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: catalogue Joconde

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« L’amour », poème de Tadeusz Nalepiński

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— Arrête-toi !… Derrière moi, reposent l’abîme, la malédiction et le ravage !
         Ta tête fière va se briser contre mon front, tes rêves
         Aux lueurs d’arc-en-ciel vont se réduire en cendres sur ma poitrine…
Vois, les ombres de mes victimes errent derrière mes épaules…

— Qui es-tu ? Un rêve éveillé, funeste, venu des brumes noires,
         Des formes ignorées, mystérieuses et nouvelles ?…
         Oh, non… je connais ce sourire… ce buste de marbre…
Qui es-tu, femme ?!
                                  —   Je suis la semence du mal…

J’existais déjà bien avant que la lumière ne jaillisse du soleil,
         Bien avant que le soleil n’entoure la terre de ses rayons lugubres,
Bien avant qu’il n’éclate en mille feux de couleur sur un arc-en-ciel…

J’ai, de toute éternité, empoisonné les rêves les plus purs, les plus doux,
         Le fardeau du plaisir, en moi, ne portait qu’une malédiction…
.           .           .           .           .           .           .           .           .           .           .           .
J’étais là bien avant que la déesse Psyché ne vienne au monde…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: wikimedia

Biographie de Tadeusz Nalepiński (1885-1918)

Tadeusz Nalepiński, un poète expressionniste

Tadeusz Nalepiński (Lodz,1885-Berne,1918), est un poète, prosateur et critique littéraire. Il grandit et passe son enfance à Saint-Pétersbourg, avec ses parents Aleksander et Zofia et sa famille qui a déménagé en Russie en 1888. Il revient en Pologne pour étudier à l’Université Jagellonne de Cracovie. En 1905, il débute sa carrière de poète, avec la parution d’un recueil « Le Déclin de la lumière » [Gaśnienie] qui regroupe des poèmes de jeunesse marqués par l’expressionnisme et un esprit décadent. En 1907, il obtient un doctorat de philosophie à Prague. En 1910, il publie le recueil « Le Baptême » [Chrzest], inspiré des vers de Wyspiański et de la pièce « L’Esprit Roi » [Król Duch] de Słowacki, dont les œuvres sont portées par des idées humanistes, mais ce recueil est surtout inspiré par la thématique de l’indépendance de la Pologne. Dans « Le Baptême » [Chrzest] , l’action se déroule dans les Tatras, région montagneuse du sud de la Pologne, où le poète a séjourné à de nombreuses reprises et où il s’est lié d’amitié avec des poètes et des écrivains, en particulier Stanisław Witkiewicz et son fils, Tadeusz Miciński et Andrzej Strug. Les Tatras symbolisent souvent dans la poésie polonaise la quête de l’indépendance et l’inquiétude face à un possible envahisseur. On comprend d’autant mieux cette thématique dans les poèmes de Tadeusz Nalepiński, si on considère l’époque où vivent ces écrivains, alors que le destin du pays est on ne peut plus instable et menacé par la guerre. Les œuvres de Tadeusz Nalepiński sont, en effet, beaucoup rattachées à la thématique de l’indépendance, que ce soient les rapsodies dans « Le Baptême » [Chrzest,1910] , l’épopée guerrière « Ave Patria » (1939), la pièce « Le Prince captif » [Książę niewolny]  (1914), ainsi que les recueils de nouvelles « Le Livre de chant déchiré » [Śpiewnik rozdarty,1913]  et Kazia (1919), où l’action se déroule dans les Tatras, respectivement à Zakopane et dans les Ciemne Smreczyny. Durant sa vie, Tadeusz Nalepiński a fait également de nombreux voyages en Europe, au Proche-Orient et aux Etats-Unis, dont il laissera des impressions par écrit. En 1914, il entre dans les Légions Polonaises, mais pour cause de tuberculose, il doit partir à l’étranger. Depuis 1916, il travaille en Suisse et en Pologne, au bureau de presse du Comité national de rédaction. Il publie des articles sur la littérature moderne dans des journaux russe et polonais. Il aura écrit notamment plusieurs articles au sujet de l’œuvre poétique de Stanisław Witkiewicz et de Tadeusz Miciński. Ses poèmes érotiques rencontrent aussi du succès. Il meurt à Berne en Suisse, en 1918, laissant une œuvre prématurément inachevée, très prometteuse et admirée de ses contemporains.