« L’offrande », poème de Marya Szpyrkówna

Entourage de courtisanes au festival de la nouvelle année, 1782-1788, Kitagawa Utamaro

L’offrande

— Toi, le plus haut parmi les plus grands de la société,
et parmi les plus petites, moi la toute petite…
C’est comme un souverain sur son trône oriental,
et une petite geisha qui danse…
Toi, sur ton front brille l’or du laurier,
— signe de l’élu divin…
— la fleur du chrysanthème, symbole de tristesse,
pour la geisha qui s’apprête à danser…
Depuis la haute gloire de ton Olympe, tu observes
le monde de fourmis des hommes — —
et comme il te semble petit, notre monde,
telle une parade de poupées qui dansent…
Devant toi, tellement il en passe… tellement par…
centaines — — — milliers — — — millions — — —
Parfois tu en regardes une, un instant, puis lassé
tu détournes tes yeux fatigués…
Et tu vois plus loin, là dans le ciel bleu où passent
les formes issues de ton inspiration…
après cela, tu te fiches pas mal qu’il y ait une vie là-bas,
qui se trame dans un manège ennuyeux…
— Alors, que peut bien te faire que tout en bas il y ait,
plus triste que les fleurs les plus tristes,
et qui danse sa danse avec la foule du peuple,
une petite geisha, à toi inconnue…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

Publicités

« Il y a une reine dans ce monde… », poème de Marya Szpyrkówna

Château de Berg au Lac de Starnberg, en hiver, Anton Georg Zwengauer (1850-1928)

Il y a une reine dans ce monde — la reine des étendues de neige
au regard froid, yeux pâles, et au front altier…
l’orchestre chantant des vents d’hiver joue pour elle,
pour elle, se couvre le champ d’un blanc duvet…
— La reine des neiges d’argent a son édifice royal
(une masse de cristal taillée dans de mystérieux reliefs).
Comme des larmes ensorcelées, des perles de glace le parent,
quand la lune dépose des reflets bleus sur leur blancheur.
— Dans le château de la reine pâle, dans une chambre secrète,
il y a, derrière des portes cachées, une salle bleu céleste,
dont rien, sous cette voûte bleue, ne trouble le silence,
où de loin seul parvient le son mélodieux du vent…
— Dans la pièce claire et silencieuse, aux éclats d’argent de la mer,
à travers les cristaux par lesquels se disperse le cercle de la lune,
— dans une armure forgée dort un chevalier, il dort sur un lit
de neige, avec à ses côtés son épée, son heaume et son bouclier…
De son front jeune encore n’émane qu’un faible et pâle silence,
et les armes fidèles de sa main inerte sont tombées ;
il ne t’arrivera plus, beau chevalier, de saisir jamais l’épée
ni ta main de défendre contre les coups ton buste du bouclier…
— c’est alors que s’avance la reine au front altier, reine
vêtue en blanc et argent, couleurs du pays ensorcelé ;
comme une statue, blême, elle s’arrête dans le cercle de lune
et serre sans espoir ses mains si fines et délicates…
Longtemps, elle regarde le visage du jeune homme — longtemps —
et murmure quelque chose de ses lèvres muettes et souffrantes…
— D’un trait d’opale venu depuis le fond du ciel, la lune
inonde les sculptures et les reliefs de la chambre bleu céleste…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

« Dans l’immensité, sonne la cloche… », poème de Marya Szpyrkówna

  Ruines de Kenilworth, 1876, Gustave Doré

Dans l’immensité, sonne la cloche argentée
depuis le lointain vers le monde, quelque part…
— Partez depuis les quatre coins du monde
car, des grands rois voici que le trône
attend depuis longtemps un souverain !… —
— À l’appel de la cloche argentée, ils vont,
enfants d’une ascendance royale ;
ils vont depuis des régions proches et lointaines —
mais, ô merveille !… n’est-ce pas sur les degrés du trône,
le sang par taches qui brille, couleur de rouille ?…
Ô miracle, mais : le pâle délice des perles,
de la couronne, ce n’est pas lui qui orne l’or :
(une étrange lignée de rois, là-bas, régnait)
— par le fond de la précieuse couronne,
ce sont d’âcres épines qui se mêlent ?…
Sur le sang et les ronces, ils posent leurs regards,
princes et vassaux —
et, tout emplis de craintes étranges,
ils mènent, muets, un pas hâtif
plus loin depuis les tristes seuils…
Et c’est en vain que le fameux trône reste ainsi
pendant de longues et de très longues années —
et d’un ton de plus en plus calme, retentit
quelque part la cloche sonnant depuis les cieux
sur tous les confins du monde…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

« Tu ne m’es plus rien… », poème de Marya Szpyrkówna

L'arbre aux corbeaux, 1822, Caspar David Friedrich

— Tu ne m’es plus rien.
                                         Que cet oiseau qui vole,
plane sans arrêt… et sans savoir, frôle le sommet d’un arbre,
les feuilles frémissent — — et leur murmure
longtemps vibre d’un son triste — — un chant, on dirait — —
de même toi — dans un envol — et bien avant, peut-être — —
tu as meurtri les cordes tendues dans mon âme — —
et depuis là, coule sur ces cordes la tristesse
avec le chagrin de ces chants maudits…
— Tu ne m’es plus rien, je le sais — et, je sais, tu es si loin…
Mais mon âme éveillée, attristée — — languissante — —
vole vers toi par-delà les fleuves et les mers,
bien que des chemins si vastes soient entre nous deux…
         — rejetée la vague ainsi par le rivage, revient
         incessamment vers ses rives bien-aimées…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

« Il paraît qu’avant les siècles… », poème de Marya Szpyrkówna

Paul BAUDRY, La Vérité, 19ème siècle

— Il paraît qu’avant les siècles, la vérité
nue, dans le monde fut lâchée ;
c’était encore bien à l’époque, où
les hommes ne connaissaient point l’habit.
— Mais sur notre terre, avec le temps,
le cours des choses changea ;
la négligence de la mise est ce que
réprouve notre siècle esthétique.
— Mais, d’un autre côté, il est évident
que la vérité pour toutes sortes d’entraves
(rideaux, robes et tissus en coton)
nourrit une aversion incontestable.
Ainsi, quelque part dans les déserts,
elle aurait erré pendant plusieurs années,
en attendant qu’un jour, peut-être,
le monde atténue sa sentence.
— Jusqu’à ce qu’enfin, paraît-il, dissuadée
elle revint aux portes de l’Éden…
Peut-être qu’elle reviendra en costume,
ou qu’elle restera peut-être là-bas ?…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: catalogue Joconde

« Nocturne », poème de Marya Szpyrkówna

Zmrok, 1900, Jan Stanisławski

Nocturne
(Musique)

Où ce rêve,
            où est-il ?…
ce doux murmure
            dans la nuit calme ?…
Où ce frisson
des arbres qui rêvent,
            et ces lilas
            aux senteurs sauvages ?…
Où est-il, ce mois de mai,
            et son charme, où est-il,
où donc se trouve mon rêve d’or ?…
                        Dites, où ça ?…
                        où est-il… dites…
Ces jours-là ne sont plus
mais l’automne, le brouillard —
et dans ce brouillard au creux de la nuit,
quelque chose se plaint, et sanglote…
quelque chose qui vibre et se tord, et qui crie
comme l’éclat dissonant des cordes,
ou le son plaintif d’une cloche brisée…
Et le cri disparu dans les
profondeurs de cette âme en peine —
réveille là-bas le choeur
doré des heures anciennes :
tous ces jours déjà passés,
et tous ces rêves dans la nuit douce,
et dans l’obscurité des arbres, ce murmure
et l’odeur enivrante des lilas…
            Les brouillards sont emplis
            d’un étrange murmure —
            l’âme ne répond
            que d’une plainte étrange…
Et la vue du bonheur à travers ce brouillard
se verse dans l’âme, qui ainsi —
                        Oh, pleure…
                        pleure… et pleure…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: pinakoteka

« Au croisement des routes », poème de Maria Komornicka

                    droga_w_polu

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Au croisement des routes

Où vas-tu ainsi nue ?
— Chercher le manteau cousu avec les bourrasques d’étoiles.
— Tu es seule ? — les derniers lambeaux de dépouilles pourrissent à l’air libre.
— D’où viens-tu ? — Dans les marais de la mort, la fleur libère son parfum, danse et brille.
— As-tu faim ? — Mes entrailles ont été dévorées par les vautours de la convoitise.
— Veux-tu fuir ? — Un regard froid, pesant, me poursuit depuis cet abîme.
— Tu avances sans regrets ? — Tes enfants ne pleurent pas la perte de leur mère.
— Reviendras-tu sur tes pas ? — Dans cette âme, des taillis rêveurs sont éclairés par la lune,
Et tu sentiras l’éclair de la peur absolue, quand sa lumière traversera ta poitrine.
— Arrête-toi, un instant. — La paille récoltée à l’automne brûle la plante de mes pieds.
— Je te prendrai dans mes mains. — Non, tes yeux sifflent comme ceux d’une vipère.
— Tu es très belle ! — Tout ce qui meurt est beau — quand on le voit passer dans le temps.
— Pousse donc la porte de ton ancienne demeure. J’y ferai un feu de bois noir.
— Ton feu fait trop de fumée — et j’entends de trop près les cris des loups.
— Tu es des nôtres, pourtant ! — Je l’étais, autrefois. Aujourd’hui, je suis libre, seule, je n’appartiens à personne.

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: pinakoteka

Poème de Stanisław Korab-Brzozowski, « L’Ange divin »

wnetrze_kosciola

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

L’Ange divin

Les cloches de la rédemption pleurent incessamment,
En réclamant la paix pour les quartiers défunts;
Dans ma solitude, comme d’un encensoir,
Se déroulent lentement les ombres du soir.

En réclamant la paix pour les quartiers défunts,
Une tristesse étrange pleure au fond de moi;
Dans ma solitude, comme d’un encensoir,
Les parfums des fleurs évanouies s’évaporent.

Une tristesse étrange pleure au fond de moi;
J’entends les psaumes endeuillés des au revoirs,
Les parfums des fleurs évanouies s’évaporent:
Des palmes bénies se fanent sur une tombe.

J’entends les psaumes endeuillés des au revoirs,
Un cercle embrumé vient voiler mon regard,
Des palmes bénies se fanent sur une tombe:
« Que brille pour Elle la lumière éternelle ».

Un cercle embrumé vient voiler mon regard;
Les genoux seuls se tordent dans la soumission —
« Que brille pour Elle la lumière éternelle » —
Les cloches de la rédemption pleurent incessamment.

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: pinakoteka

« Avant que le charme ne se brise », poème de Franciszek Pik (Mirandola)

stare_jablonie                  Avant que le charme ne se brise

Ne compte pas les étoiles que tu vois, mais regarde celles
Dont l’éclat, sur le ciel, te voile l’ombre de la terre,
Regrette les musiques qui retentissaient alors,
Quand tu suivais de ton oreille les mots dans un murmure de velours ;
Ces mots qui se dispersèrent dans le néant, avec le bruit
Mourant d’un luth, lorsque tu détournas ton regard de l’azur de ton âme.
Ces mots qui soufflaient, la nuit, au-dessus de ta tête,
Et qui désormais se sont cachés, quelque part, au fond de ton âme,
Ces mots même qui volaient comme des nuées de pigeons blancs
Au-dessus de la mer, et qui sont tombés au fond de l’abîme de saphir,
Regarde et reviens vers ces mots qui sont devenus la proie des éperviers.
N’écoute pas les plaisirs des sons, mais tends l’oreille aux cris
Qui hurlent sourdement dans ton cœur, la nuit ; ces cris
Qui, au creux d’un murmure, dans tes heures d’ombre et de solitude,
Te disent que tu souffres — ces cris, en vain, qui te blessent avec leurs griffes,
Et qui t’effraient avec l’abîme noir du désespoir! Attrape-les, ces cris,
Et conjure-les dans des mots, avant que le charme de l’instant ne se brise.

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: pinakoteka