« Ainsi, ce fut le printemps… », poème de Marya Szpyrkówna

— Ainsi, ce fut le printemps — enivrant, parfumé —
avec un murmure lointain de ruisseau, en bruit de fond —
et le soupir scintillant d’un mois clair et lumineux,
et le chant du silence — et le calme des mots…
— Il y eut ainsi le bonheur qui naissait dans l’âme,
et le monde était entier, comme le ciel à l’aube —
jusqu’à ce que l’ouragan se lève, qui brise et émiette,
jusqu’à ce que souffle et se déchaîne l’ouragan sur la vie —
— et il dispersa en néant l’idylle immémoriale,
— et le chant se lamente au-dessus d’une nouvelle tombe…
— Les gens savants nomment cela: l’Ananke…
mais notre peuple dit qu’il — n’y eut pas de destin…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« C’est un champ aride… », poème de Marya Szpyrkówna

Sur les bords de la Vilnia (Barrage), 1900, Ferdynand Ruszczyc

— C’est un champ aride —
muette, une forêt…
Sur la voûte grise du ciel,
la dernière lueur disparaît…
— Au-dessus du fleuve trouble, le pont
que l’eau vive, ô ce pont, vient heurter…
Au loin, quelque part… bien loin…
la flûte d’un paysan joue…
— Et c’est si triste, et lamentable
que s’écoule le chant mélodieux,
parmi tout ce renouveau printanier
morne, comme le sort d’un paysan.

Traduction de Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« L’offrande », poème de Marya Szpyrkówna

Entourage de courtisanes au festival de la nouvelle année, 1782-1788, Kitagawa Utamaro

L’offrande

— Toi, le plus haut parmi les plus grands de la société,
et parmi les plus petites, moi la toute petite…
C’est comme un souverain sur son trône oriental,
et une petite geisha qui danse…
Toi, sur ton front brille l’or du laurier,
— signe de l’élu divin…
— la fleur du chrysanthème, symbole de tristesse,
pour la geisha qui s’apprête à danser…
Depuis la haute gloire de ton Olympe, tu observes
le monde de fourmis des hommes — —
et comme il te semble petit, notre monde,
telle une parade de poupées qui dansent…
Devant toi, tellement il en passe… tellement par…
centaines — — — milliers — — — millions — — —
Parfois tu en regardes une, un instant, puis lassé
tu détournes tes yeux fatigués…
Et tu vois plus loin, là dans le ciel bleu où passent
les formes issues de ton inspiration…
après cela, tu te fiches pas mal qu’il y ait une vie là-bas,
qui se trame dans un manège ennuyeux…
— Alors, que peut bien te faire que tout en bas il y ait,
plus triste que les fleurs les plus tristes,
et qui danse sa danse avec la foule du peuple,
une petite geisha, à toi inconnue…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« Perdue quelque part… », poème de Marya Szpyrkówna

Le Bateau, Lac de Garde, Paul Schreckhaase

Perdue quelque part, sur l’étendue des eaux,
— vacille, au gré de la vague, une barque précaire…
— depuis le bord, les marins vers le gouffre l’ont jetée,
L’ont jetée vers le gouffre — mais sans laisser de barre…
— Parfois le vent la secoue, parfois le courant la presse,
le remous parfois l’emporte dans ses impasses blanches…
— Et encore, une de ces barques sans voile qui se précipitera
dans les profondeurs, ou viendra s’abattre contre les rochers…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« Morskie Oko de nuit », poème de Marya Szpyrkówna

Morskie Oko, 1921, Aleksander Mroczkowski

Morskie Oko de nuit

Au-dessus de la profondeur d’émeraude de l’eau,
les anneaux se sont figés des roches nues —
et des hauteurs, du regard ils poursuivent
les ombres reflétées dans les profondeurs…
D’émeraude ils miroitent et d’opale,
ondulés les cercles de l’eau —
Chaque mois, la lueur qui tombe sur les flots
rêveurs, jette des rubans d’argenture brodés…
Le silence qui souffle depuis la hauteur des monts
a comme ensorcelé le cortège des rochers —
et le miroir de l’eau, insensiblement,
regarde du mois revenu le cercle blafard…
— Et les sévères couronnes de ces montagnes,
avec la circonférence de l’eau au sombre visage,
— sont comme les deux alliées silencieuses
d’un même mystère qui dure depuis des siècles…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« Il y a une reine dans ce monde… », poème de Marya Szpyrkówna

Château de Berg au Lac de Starnberg, en hiver, Anton Georg Zwengauer (1850-1928)

Il y a une reine dans ce monde — la reine des étendues de neige
au regard froid, yeux pâles, et au front altier…
l’orchestre chantant des vents d’hiver joue pour elle,
pour elle, se couvre le champ d’un blanc duvet…
— La reine des neiges d’argent a son édifice royal
(une masse de cristal taillée dans de mystérieux reliefs).
Comme des larmes ensorcelées, des perles de glace le parent,
quand la lune dépose des reflets bleus sur leur blancheur.
— Dans le château de la reine pâle, dans une chambre secrète,
il y a, derrière des portes cachées, une salle bleu céleste,
dont rien, sous cette voûte bleue, ne trouble le silence,
où de loin seul parvient le son mélodieux du vent…
— Dans la pièce claire et silencieuse, aux éclats d’argent de la mer,
à travers les cristaux par lesquels se disperse le cercle de la lune,
— dans une armure forgée dort un chevalier, il dort sur un lit
de neige, avec à ses côtés son épée, son heaume et son bouclier…
De son front jeune encore n’émane qu’un faible et pâle silence,
et les armes fidèles de sa main inerte sont tombées ;
il ne t’arrivera plus, beau chevalier, de saisir jamais l’épée
ni ta main de défendre contre les coups ton buste du bouclier…
— c’est alors que s’avance la reine au front altier, reine
vêtue en blanc et argent, couleurs du pays ensorcelé ;
comme une statue, blême, elle s’arrête dans le cercle de lune
et serre sans espoir ses mains si fines et délicates…
Longtemps, elle regarde le visage du jeune homme — longtemps —
et murmure quelque chose de ses lèvres muettes et souffrantes…
— D’un trait d’opale venu depuis le fond du ciel, la lune
inonde les sculptures et les reliefs de la chambre bleu céleste…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« Dans l’immensité, sonne la cloche… », poème de Marya Szpyrkówna

  Ruines de Kenilworth, 1876, Gustave Doré

Dans l’immensité, sonne la cloche argentée
depuis le lointain vers le monde, quelque part…
— Partez depuis les quatre coins du monde
car, des grands rois voici que le trône
attend depuis longtemps un souverain !… —
— À l’appel de la cloche argentée, ils vont,
enfants d’une ascendance royale ;
ils vont depuis des régions proches et lointaines —
mais, ô merveille !… n’est-ce pas sur les degrés du trône,
le sang par taches qui brille, couleur de rouille ?…
Ô miracle, mais : le pâle délice des perles,
de la couronne, ce n’est pas lui qui orne l’or :
(une étrange lignée de rois, là-bas, régnait)
— par le fond de la précieuse couronne,
ce sont d’âcres épines qui se mêlent ?…
Sur le sang et les ronces, ils posent leurs regards,
princes et vassaux —
et, tout emplis de craintes étranges,
ils mènent, muets, un pas hâtif
plus loin depuis les tristes seuils…
Et c’est en vain que le fameux trône reste ainsi
pendant de longues et de très longues années —
et d’un ton de plus en plus calme, retentit
quelque part la cloche sonnant depuis les cieux
sur tous les confins du monde…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« Tu ne m’es plus rien… », poème de Marya Szpyrkówna

L'arbre aux corbeaux, 1822, Caspar David Friedrich

— Tu ne m’es plus rien.
                                         Que cet oiseau qui vole,
plane sans arrêt… et sans savoir, frôle le sommet d’un arbre,
les feuilles frémissent — — et leur murmure
longtemps vibre d’un son triste — — un chant, on dirait — —
de même toi — dans un envol — et bien avant, peut-être — —
tu as meurtri les cordes tendues dans mon âme — —
et depuis là, coule sur ces cordes la tristesse
avec le chagrin de ces chants maudits…
— Tu ne m’es plus rien, je le sais — et, je sais, tu es si loin…
Mais mon âme éveillée, attristée — — languissante — —
vole vers toi par-delà les fleuves et les mers,
bien que des chemins si vastes soient entre nous deux…
         — rejetée la vague ainsi par le rivage, revient
         incessamment vers ses rives bien-aimées…

Traduit par Chantal Lainé

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Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« F. N. », poème de Marya Szpyrkówna

Morskie Oko, 1909, Stanisław Gałek

F. N.

Je me tenais près d’un lac calme, gelé et silencieux, muet,
dans le cercle déchiré des arides tourbillons noirs —
lorsque je crus voir, à travers un rêve ou dans une vision,
un être au visage pâle, tenant un luth à la main.
Il allait, comme celui qui vient faire ses derniers pas,
avant de passer pour les siècles la barrière de la vie ;
— puis, le crépuscule s’impose et l’ombre s’épaissit,
plus tristement sur les pentes semblent bruire les sapins…
Et je le vis, quand il s’arrêta au bord du gouffre pour
lever, quelques secondes au-dessus de lui, son luth argenté —
ce fut comme un cri d’horreur qui fend et glace l’âme,
qui sortit de lui, s’échappa et traversa les nuages…
D’un coup, il élança son luth sur les rochers de pierre —
que la caisse rompue en fit jaillir mille étincelles…
et les cordes se brisèrent dans un long sanglot argenté,
laissant fuir au loin leurs sombres échos à travers les monts…
Une douleur telle se fit entendre, sortant de ces fonds ravagés,
où les larmes, le sang et l’orgueil se mêlent obscurément —
la plainte du grand désespoir, et la dernière qui soit —
comme si l’éclat de ce luth argenté ouvrait aussi un coeur…
— Alors, l’homme repartit, sans plus de luth en main,
se perdre dans les brouillards, vers le sentier caillouteux…
— Tout juste, il m’a semblé dans une sorte de frayeur inquiète
que quelqu’un venait de se tuer, et partait vivre après la mort…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« Au-dessus du fleuve gris… », poème de Marya Szpyrkówna

Comète Donati, 1858

— Au-dessus du fleuve gris de l’existence humaine,
une étoile a brillé, à travers le voile des brouillards
et les nuages —
dans les cendres brûlées, elle a lancé un éclair,
cette étoile, brillante comme il y en a tant
dans les hauteurs…
— Et depuis, incolore, le fleuve regarde brillant
de loin, d’une lueur éclatante, l’étoile
et son flambeau —
tout en murmurant des paroles, étrangement mêlées
comme de tristesse, de rêves et de douleurs,
sur un rosaire…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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