« Le chemin », poème de Władysław Orkan

Tigre dans une tempête tropicale (Surpris!), Henri Rousseau, 1891

Le chemin

Mon chemin est bien triste,
À travers le vide, par la tempête —
Il n’y a qu’une seule petite lumière
Qui brille pour moi sur le firmament…

Je marche déjà depuis si longtemps!
Le terme de mon parcours me semble si loin!
Mon âme épuisée a l’impression d’avancer
Empêtrée dans la boue, depuis des siècles…

Le plaisir que j’ai rencontré jadis
S’est perdu quelque part dans tout ce tracas —
La misère seule demeure près de moi,
La misère du corps et celle de l’âme…

Au plus profond de mon cœur, je doute même
Que j’aie pu, un jour, voir le soleil —
Alors que mon âme s’enlise et plonge
Dans ces ombres qui s’obscurcissent…

J’avais rêvé d’un autre chemin
Dans les dessins de mon enfance —
Je me voyais comme un danseur, avancer
Dans des clairières pleines de soleil —

Je pensais pouvoir, comme un jeune dieu,
Me rouler dans une tourmente de fleurs,
Et confronté à n’importe quelle angoisse,
Que j’aurais su frayer seul mon propre chemin…

Voici que je me vautre, ah,
Dans ce brouillard, dans cette tempête,
Et la seule lumière que je vois, là-bas,
C’est l’étincelle de l’espoir…

Et la seule lumière que je vois, là-bas,
Je m’y accroche pour être plus fort sur la route —

Et si ce n’était qu’une illusion de la brume,
Ou rien que des yeux de loup — ?

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: wikimedia

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« Le chant du roi Wodan », dans la fable de Romuald Minkiewicz

La Reine des Mers est une fable symboliste écrite par Romuald Minkiewicz en 1911, elle est composée en vers régulier et suit le rythme d’une tragédie grecque, avec quatre actes qui se déroulent sur une seule journée (I.L’Aube, II.À Midi, III.Le Crépuscule, IV.La Nuit), avec une fin tragique. Wodan, le roi des Mers, est l’un des personnages principaux. Au début de la pièce, il chante une complainte pour sa fille, la reine des Mers.

Cinq coquillages sur une dalle en pierre, 1696,Adriaen Coorte

 

 

 

 

 

 

WODAN.

Dors!…
Bientôt le Jour t’éveillera —
en son nom tu te lèveras —
et le rêve décevra tes espérances —
ton éveil puisera dans ce désir:
et tu tendras les mains
vers le rêve nocturne!…
il décevra tes espérances… ce sera une entrave…
qui viendra sertir ton front:
d’un rayon lumineux, peut-être?…
ou d’une souffrance?…

Qu’en sais-tu?…

Oui, qu’en sais-tu?…
La lumière du rayon, et l’ombre,
la Nuit et le Jour,
le plaisir et la douleur:
ensemble, à temps —
et d’avance réunis —
s’écoulent, meurent —
et passent —
comme ce rêve —
comme le Temps…
(…)

Nous sommes deux à veiller en ce lieu:
moi-même et le Temps.
Je ne suis sans lui, ni lui sans moi.
Le Temps, comme moi, ne connaît pas le repos!
(…)
(Un moment de silence.)

Oui, oui! nous sommes tous deux inséparables…

(dans un regret inconsolable, avec amertume):

C’est moi qui vous donne la vie,
ô vous, mes créatures!!…
pour le rêve et pour les luttes…
Lui, il vous prend, comme son bien,
il vous mène jusqu’à l’entrée de ses portes,
en courant, à la hâte… à la hâte…
il vous mène — rangées après rangées —
vous tourmente, hélas!… finit par vous tuer!!…
enfin, il passe et s’en va…
À qui donc la faute?… lui ou moi??…

Criminels, nous le sommes l’un et l’autre, —
l’un et l’autre inséparables
nous régnons ensemble: moi-même,
le Roi-Wodan, avec mon frère — le Temps…

Extrait de l’Acte I, « L’Aube ».
La Reine des Mers, ou le Jour d’une vie.

Texte original (domaine public): Królewna morza, czyli Dzień życia, Romuald Minkiewicz (1911), au format PDF

CC BY-NC-SA

Image domaine public: wikimedia

« L’offrande », poème de Marya Szpyrkówna

Entourage de courtisanes au festival de la nouvelle année, 1782-1788, Kitagawa Utamaro

L’offrande

— Toi, le plus haut parmi les plus grands de la société,
et parmi les plus petites, moi la toute petite…
C’est comme un souverain sur son trône oriental,
et une petite geisha qui danse…
Toi, sur ton front brille l’or du laurier,
— signe de l’élu divin…
— la fleur du chrysanthème, symbole de tristesse,
pour la geisha qui s’apprête à danser…
Depuis la haute gloire de ton Olympe, tu observes
le monde de fourmis des hommes — —
et comme il te semble petit, notre monde,
telle une parade de poupées qui dansent…
Devant toi, tellement il en passe… tellement par…
centaines — — — milliers — — — millions — — —
Parfois tu en regardes une, un instant, puis lassé
tu détournes tes yeux fatigués…
Et tu vois plus loin, là dans le ciel bleu où passent
les formes issues de ton inspiration…
après cela, tu te fiches pas mal qu’il y ait une vie là-bas,
qui se trame dans un manège ennuyeux…
— Alors, que peut bien te faire que tout en bas il y ait,
plus triste que les fleurs les plus tristes,
et qui danse sa danse avec la foule du peuple,
une petite geisha, à toi inconnue…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

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« Il y a une reine dans ce monde… », poème de Marya Szpyrkówna

Château de Berg au Lac de Starnberg, en hiver, Anton Georg Zwengauer (1850-1928)

Il y a une reine dans ce monde — la reine des étendues de neige
au regard froid, yeux pâles, et au front altier…
l’orchestre chantant des vents d’hiver joue pour elle,
pour elle, se couvre le champ d’un blanc duvet…
— La reine des neiges d’argent a son édifice royal
(une masse de cristal taillée dans de mystérieux reliefs).
Comme des larmes ensorcelées, des perles de glace le parent,
quand la lune dépose des reflets bleus sur leur blancheur.
— Dans le château de la reine pâle, dans une chambre secrète,
il y a, derrière des portes cachées, une salle bleu céleste,
dont rien, sous cette voûte bleue, ne trouble le silence,
où de loin seul parvient le son mélodieux du vent…
— Dans la pièce claire et silencieuse, aux éclats d’argent de la mer,
à travers les cristaux par lesquels se disperse le cercle de la lune,
— dans une armure forgée dort un chevalier, il dort sur un lit
de neige, avec à ses côtés son épée, son heaume et son bouclier…
De son front jeune encore n’émane qu’un faible et pâle silence,
et les armes fidèles de sa main inerte sont tombées ;
il ne t’arrivera plus, beau chevalier, de saisir jamais l’épée
ni ta main de défendre contre les coups ton buste du bouclier…
— c’est alors que s’avance la reine au front altier, reine
vêtue en blanc et argent, couleurs du pays ensorcelé ;
comme une statue, blême, elle s’arrête dans le cercle de lune
et serre sans espoir ses mains si fines et délicates…
Longtemps, elle regarde le visage du jeune homme — longtemps —
et murmure quelque chose de ses lèvres muettes et souffrantes…
— D’un trait d’opale venu depuis le fond du ciel, la lune
inonde les sculptures et les reliefs de la chambre bleu céleste…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

« Tu ne m’es plus rien… », poème de Marya Szpyrkówna

L'arbre aux corbeaux, 1822, Caspar David Friedrich

— Tu ne m’es plus rien.
                                         Que cet oiseau qui vole,
plane sans arrêt… et sans savoir, frôle le sommet d’un arbre,
les feuilles frémissent — — et leur murmure
longtemps vibre d’un son triste — — un chant, on dirait — —
de même toi — dans un envol — et bien avant, peut-être — —
tu as meurtri les cordes tendues dans mon âme — —
et depuis là, coule sur ces cordes la tristesse
avec le chagrin de ces chants maudits…
— Tu ne m’es plus rien, je le sais — et, je sais, tu es si loin…
Mais mon âme éveillée, attristée — — languissante — —
vole vers toi par-delà les fleuves et les mers,
bien que des chemins si vastes soient entre nous deux…
         — rejetée la vague ainsi par le rivage, revient
         incessamment vers ses rives bien-aimées…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

« Il paraît qu’avant les siècles… », poème de Marya Szpyrkówna

Paul BAUDRY, La Vérité, 19ème siècle

— Il paraît qu’avant les siècles, la vérité
nue, dans le monde fut lâchée ;
c’était encore bien à l’époque, où
les hommes ne connaissaient point l’habit.
— Mais sur notre terre, avec le temps,
le cours des choses changea ;
la négligence de la mise est ce que
réprouve notre siècle esthétique.
— Mais, d’un autre côté, il est évident
que la vérité pour toutes sortes d’entraves
(rideaux, robes et tissus en coton)
nourrit une aversion incontestable.
Ainsi, quelque part dans les déserts,
elle aurait erré pendant plusieurs années,
en attendant qu’un jour, peut-être,
le monde atténue sa sentence.
— Jusqu’à ce qu’enfin, paraît-il, dissuadée
elle revint aux portes de l’Éden…
Peut-être qu’elle reviendra en costume,
ou qu’elle restera peut-être là-bas ?…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: catalogue Joconde

« Je me tiens près des eaux… », poème de Marya Szpyrkówna

Pejzaż rzeczny, 1895, Ferdynand Ruszczyc

Je me tiens près des eaux calmes et profondes
et, du regard, je parcours les courants de la rivière…
c’est depuis là qu’ils partent, et vont si loin de toi,
eux qui, vers toi, jadis tournaient leurs flots…
— Et ces vagues que porte la rivière,
devant moi, sont pleines de mélancolie,
qu’elles durent dans son cristal, un jour,
y refléter tes yeux…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original issu du recueil « Zwrotki jesienne » (1911)

Image domaine public: wikimedia

« La tentation », poème de Maria Komornicka

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La tentation

Je suis attirée par le visage du mal et sa beauté de sphinx —
Je suis attirée par l’abîme noir-flamboyant —
Par ses secrets insondables —
Par ses éclairs tranchants, brillants, splendides,
Et par l’odeur fauve du pelage roux.

Le souffle chaud du démon brûle
Ma nuque découverte, mes seins nus —
J’entends le chœur des damnés, au loin,
Le craquement des arbres secs, le fracas de l’acier —
Et je tremble… et réponds en frémissant des lèvres…

Sur les herbes rugueuses du marécage —
Mes pieds lavés, nus — se sont avancés —
Devant moi, brûle le feu d’une aube en sang —
Derrière, les murmures sans voix de la peur…

Et le pleur lointain d’une cascade…

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: wikimedia

« Au croisement des routes », poème de Maria Komornicka

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Au croisement des routes

Où vas-tu ainsi nue ?
— Chercher le manteau cousu avec les bourrasques d’étoiles.
— Tu es seule ? — les derniers lambeaux de dépouilles pourrissent à l’air libre.
— D’où viens-tu ? — Dans les marais de la mort, la fleur libère son parfum, danse et brille.
— As-tu faim ? — Mes entrailles ont été dévorées par les vautours de la convoitise.
— Veux-tu fuir ? — Un regard froid, pesant, me poursuit depuis cet abîme.
— Tu avances sans regrets ? — Tes enfants ne pleurent pas la perte de leur mère.
— Reviendras-tu sur tes pas ? — Dans cette âme, des taillis rêveurs sont éclairés par la lune,
Et tu sentiras l’éclair de la peur absolue, quand sa lumière traversera ta poitrine.
— Arrête-toi, un instant. — La paille récoltée à l’automne brûle la plante de mes pieds.
— Je te prendrai dans mes mains. — Non, tes yeux sifflent comme ceux d’une vipère.
— Tu es très belle ! — Tout ce qui meurt est beau — quand on le voit passer dans le temps.
— Pousse donc la porte de ton ancienne demeure. J’y ferai un feu de bois noir.
— Ton feu fait trop de fumée — et j’entends de trop près les cris des loups.
— Tu es des nôtres, pourtant ! — Je l’étais, autrefois. Aujourd’hui, je suis libre, seule, je n’appartiens à personne.

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

Image domaine public: pinakoteka

Biographie de Maria Komornicka (1876-1949)

portret_kobiety_2Maria Komornicka est une poétesse, romancière et critique littéraire, née le 25 juillet 1876 à Grabów, en Pologne, et morte le 8 mars 1949 à Izabelin, près de Varsovie. Elle est considérée comme une grande figure du modernisme littéraire. Ses parents, Augustyn Komornicki et Anna Dunin-Wąsowicz, étaient très attachés à l’éducation de leur fille et ils ont contribué à son talent littéraire. En 1889, elle s’installe avec sa mère et ses 5 frères et sœurs à Varsovie, où elle suit des leçons chez des enseignants réputés, notamment le professeur Piotr Chmielowski qui l’initie à la littérature. Maria Komornicka étudie aussi à l’Université de Cambridge, au Royaume-Uni, pendant quelques mois. Elle est introduite dans les salons mondains de Varsovie par son cousin Bolesław Lutomski, avec qui elle avait des liens d’amitié très forts.

Maria Komornicka débute sa carrière en 1892, en écrivant pour La Gazette de Varsovie [Gazeta Warszawska]. C’est le début d’une époque de grande création littéraire. En 1894, elle publie une série d’« Essais » poétiques [Szkice]. En 1895, elle écrit la pièce « Les Offensés » [Skrzywdzeni] dans la Revue de Poznań [Przegląd Poznański]. En 1895, elle publie avec Cezary Jellenta et Wacław Nałkowski le manifeste littéraire « Les Avant-postes » [Forpoczty], un manifeste qui réfléchit à l’évolution psychique, artistique et créative de la société. En 1898, elle se marie au poète satirique Jan Lemański, qu’elle quitte 2 ans plus tard. Jan Lemański avait des problèmes psychiques et il avait tenté de tirer sur Maria Komornicka pendant leur voyage de noce. En 1900, elle publie le recueil de poèmes « Contes et psalmodies » [Baśnie i psalmodie]. En 1901, elle fait paraître par épisodes le récit « Halszka » dans la revue La Voix [Głos]. Mais cette publication est interrompue assez vite. En 1903, paraît le récit « Les Possédés » [Biesy], d’inspiration autobiographique, qui pose les éléments d’un mal existentiel et qui annonce le début de sa folie. Elle fait un voyage à Paris.

Par la suite, elle écrit et collabore avec la revue La Chimère [Chimera], où elle publie des poèmes et des critiques littéraires sous le pseudonyme Włast (Piotr Włast, le nom de son ancêtre). Elle adopte ce pseudonyme en 1907, alors qu’elle fait face à une crise d’identité qui bouleverse sa vie et où elle affirme être un homme. Edward Boniecki explique dans son livre cet épisode de son existence : en juillet 1907, elle se rend avec sa mère dans la station balnéaire de Kołobrzeg et sur la route, dans un hôtel de Poznań, elle réclame des vêtements d’homme en invoquant la relation avec sa sœur Aniela. Après avoir brûlé ses vêtements de femme, la mère « revenue dans la chambre d’hôtel, (…) y trouve sa fille allongée dans le lit, changée cependant en homme, et elle voit de loin son costume de femme qui finissait de brûler dans la cheminée. » A partir de cette époque, Maria Komornicka signe ses écrits du nom de Piotr Odmieniec Włast, ce qui a suscité un scandale. Dans un essai sur Oscar Wilde, paru dans La Chimère [Chimera], la poétesse reprend cette thématique de l’identité et de la recherche de l’amour, qu’elle voit comme une manière de s’affirmer en tant qu’écrivain, comme l’a aussi fait George Sand.

Dotée d’une nature riche, d’un caractère fort et orageux, Maria Komornicka a été reconnue à l’époque comme atteinte de maladie mentale et elle a passé de nombreuses années dans des hôpitaux psychiatriques jusqu’en 1914. Elle voulait que son entourage reconnaisse son identité transgenre. Après sa sortie d’hôpital, elle fait paraître son dernier recueil, « Le Livre de la poésie idyllique » [Xięga poezji idyllicznej], qui rassemble des poèmes datés de 1917 à 1927, et le poème intitulé la « Non-biographie » [Niebiografia]. Maria Komornicka a souvent adopté dans son écriture le vers libre. Au cours des années, elle a écrit de manière irrégulière et ses écrits sont éparpillés dans plusieurs revues. À Grabów, elle passe les dernières années de sa vie en isolement partiel. Elle meurt dans un institut médical à Izabelin, en 1949. Maria Komornicka visait dans son œuvre l’autoréalisation, la complétude et le bonheur individuel. Les thèmes de ses poèmes tournent autour des principales préoccupations du courant de la Jeune Pologne : le « néant », le « vide », la « joie de vivre » et la « folie ». De son temps, elle a publié auprès d’autres grandes figures féminines de la poésie polonaise : Maryla Wolska, Kazimiera Zawistowska, Bronisława Ostrowska, Zofia Nałkowska, Maria Grossek-Korycka et Marya Szpyrkówna.

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