« La nuit de mai », poème de Tadeusz Miciński

La mort d'Eurydice, 1552-1571, Niccolo dell'Abbate

 

 

 

 

 

 

LA NUIT DE MAI

Des ânes couronnés se sont assis sur l’herbe —
des lucioles embrassent la rose des champs —
et la mort scintille sur l’étang
et joue une chanson frivole.
      Ô, éphémères,
      élancez-vous dans une danse —
ô fleurs des lacs, néréides !
le dieu Pan joue sur des flûtes dans la chênaie.
      Ô, éphémères,
      envolez-vous dans une danse,
      envolez-vous dans une danse —
      dans une étreinte amoureuse,
      enlacés,
      éternellement jeunes
      et saints —
      transpercés
      d’une flèche mortelle —

Dans les vagues livides qui scintillent,
des carassins et des gardons dorés,
et les inlassables martins-pêcheurs
qui regardent avec leurs yeux d’acier —
et dans les arbres, le fracas des pics noirs,
et des colibris rouges dans les sorbiers,
et des crécerelles aux yeux semblables à de petites truffes —
dans les sifflements joyeux et dans les chants,
tantôt au-dessus de l’eau — tantôt sur les arbres.
Pour les fêtes nocturnes,
il y a les clairières dans les bois.
Tous les oiseaux me rendent hommage,
parce qu’en ce jour a lieu mon mariage avec la déesse.
Et voici qu’au bord du lac, nous nous tenons
ornés de fleurs pourpres,
des larmes de joie coulent dans l’extase et l’angoisse,
brûlant dans l’incendie de l’amour —
le feu encercle ces arbres vieillis,
et ils pleurent avec des larmes de poix,
et mon amie — la mouette des mers polaires —
tourne au-dessus de nous en formant une auréole.
Ah, les lianes écarlates des fakirs,
ah, les reines étoilées des cactus,
ah, deux tombeaux de verre parmi les linceuls,
et la flamme légère de nos cœurs.
Le roi Gryf* a fait bruisser ses ailes,
avec son amante Labeda* —
au milieu des chevaux flamboyants et des crinières,
nous courons avec le cortège nuageux des Nornes* —
les montagnes en dessous de nous —
et la neige en une mousse —
comme si des vagues avaient jailli de la terre —
et tout autour, l’infini bleu saphir —
et le feu — et le bois — et ces hiboux,
avec un regard fixe et plein d’effroi,
qui a saisi la folie divine des événements.
Mais des larmes brûlantes coulent sur mon visage,
les faunes des bois m’observent d’un air moqueur,
parce que nous ne savons pas unir nos lèvres,
ni nous fondre comme le fleuve qui se jette dans la mer —
nous nous tenons, dans une peur muette,
dans le ravissement, dans l’incendie sanguinaire,
et sur nos mains couvertes par des tresses de fleurs,
suintent des stigmates de rouille.
Les couples d’éphémères qui agonisent
tombent à mes pieds avec un doux bruissement,
et les fossoyeurs noirs des fourmis
les traînent — dans les couloirs, sous les liserons.
— — — — — — — — — — — — — — — — — — — —
Autrefois, j’avais erré à travers ces colonnades,
qu’Abderrahman fit construire pour sa bien-aimée,
dans la nuit d’améthyste de Schéhérazade,
quand dans les cieux brûlent les talismans —
— — — j’ai entendu le cri d’un âne —
ô, combien désespéré —
comme une flûte essoufflée, rauque et sauvage.
Mais jamais dans la gorge de l’homme
n’a grandi une telle âme,
ni un tel cri de damné de l’enfer.
Moi, je n’entrerai pas en compétition avec lui,
mais je vous enjoins tous ! —
      Ô, éphémères,
      envolez-vous dans une danse,
      ô fleurs des lacs, néréides,
      le dieu Pan joue sur des flûtes dans la chênaie.

*v.43 et 44: Gryf et Labeda — figures mythologiques imaginaires qui, pour l’un, a un aspect de griffon, et l’autre, un corps de cygne.

*v.46: Nornes — dans la mythologie nordique, les trois déesses du destin.

*v.67: Abderrahman — Abd al-Rahman Ier, fondateur de l’émirat de Cordoue (755), du palais de l’Alcazar à Séville (?) et de la mosquée de Cordoue.

Traduit par Chantal Lainé

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Texte original: Antologia Młodej Polski

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« Parle-moi encore », poème de Kazimierz Tetmajer

Olga Boznańska, Fleurs, ca.1930

 

 

 

 

 

 

(cycle des Préludes)

Parle-moi encore… C’est une telle parole
Que j’attendais depuis des années. Chacun de tes mots
Eveille de doux frissons dans mon cœur — —
Parle-moi encore…

Parle-moi encore… Les gens ne nous entendent pas,
Tes mots étrangement m’abreuvent et me bercent,
Comme d’une fleur, je me réjouis de chacun de tes mots —
Parle-moi encore…

Traduit par Chantal Lainé

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Texte original: Antologia Młodej Polski

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« Ballade à la lune », poème de Kornel Makuszyński

Juliette, Thomas Francis Dicksee, 1877

 

 

 

 

 

 

 

BALLADE À LA LUNE

Je ne suis ici qu’un ménestrel soûl,
Qui observe la nuit de travers,
Je cherche le sommeil depuis tant de nuits,
Ô, mon amante aux cheveux d’or !…
De mon chant fallacieux, je veux affoler
L’arc-en-ciel de tes mille rêves.
Je chante donc ici, dans le brouillard de la nuit,
Parce que je veux te déclarer ma flamme…
Alors, si dans un rêve horriblement ennuyeux,
Tu embrasses mes yeux…
Oh, réveille-toi ! puisque je suis là, pour toi,
Puisque je suis debout sous ta fenêtre…
Sors, même dans la nudité,
Et même nu-pieds,
Ô, mon amante aux cheveux d’or !

Sur le verre à reflets de tes vitres,
Je jetterai les rubis de mes mots,
Puisque je chante ici depuis cent nuits,
Je reviendrai encore mille fois.
Aie pitié ! Devant mes yeux, se déversent
Des brouillards horriblement gris,
Aie pitié, car sinon je vais fracasser
Ma guitare contre ces portes…
Aie pitié, ma chère amante,
Avant que ne tombe la rosée du matin…
Je pleure, un écuyer sanglote derrière moi,
Ô, mon amante aux cheveux d’or,…

Ah, sors, avant que le vieux roi ne revienne,
Et les cieux pointent déjà dans l’aurore,
L’écuyer de la Douleur va se lever pour la garde,
Ô, mon amante aux cheveux d’or !
La tragédie qui se joue sur ce théâtre,
C’est le plus beau de mes rôles :
Avant de pouvoir nous passer au fil de l’épée,
Le vieux roi tombera de douleur.
Ah, sors et serre-toi contre mon cœur,
Et en échange — sur ma foi ! —
Ton roi recevra une élégie, écrite
Avec beaucoup d’art et de rimes savantes.

Traduit par Chantal Lainé

CC BY-NC-SA

Texte original: Antologia Młodej Polski

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« Loreley », poème de Kornel Makuszyński

Emil Krupa Krupinski, Loreley, 1899

 

 

 

 

 

 

 

LORELEY

Je me suis fabriqué un filet en or,
Avec les chevelures de mes amantes infidèles,
J’ai tissé un filet couvert d’or :
Ménestrel têtu qui fixe de ses yeux un balcon,
Qui sonne et joue une chanson ardente,
J’ai tissé un filet couvert d’or
Avec les chevelures de mes infidèles amantes.
Chevalier flamboyant qui ne quitte jamais les arènes,
Emprisonné dans une armure d’argent et de cuivre,
J’ai tissé un filet couvert d’or
Avec les chevelures de mes amantes infidèles.
L’habit de prédicateur me tient dans un rire,
Le plomb pèse dans mon filet d’or,
Mon riche filet tombe de mes épaules,
Je m’en vais à la pêche !

J’ai jeté au loin les phalènes-ménestrels,
Et d’un pas sourd, avec un bon air grave,
Je m’en vais lancer mon filet dans les profondeurs :
J’attraperai peut-être une nymphe dénudée,
Et je la donnerai en cadeau à un ami
Qui peint des nymphes…
Mais, il se peut aussi
Que je remonte des trésors avec mon filet d’or :
Un coquillage d’une grande pureté, avec une perle gigantesque,
La dépouille d’une reine, une couronne et un sceptre ;
Une harpe sur laquelle jouent les vagues endormies,
L’argent des vagues matinales, l’opale de celles du soir ;
Ces quantités d’or que le cortège des nymphes
Dérobe au soleil, quand celui-ci se berce dans une vague, —
Peut-être que mon filet va trouver dans les profondeurs
Le silence de la mort et une paix mortuaire…

Mon filet ouvrira d’un coup ses mille regards,
Des yeux sans fond dans un cadre couvert d’or,
Il étendra ses bras dévorants,
Comme une pieuvre aux mille tentacules qui chasse —
Et il remontera le silence, ce cadavre vert, à la surface…
(Un jour, un sage fou l’aurait noyé
Pour faire taire au fond le bruit des cloches ensorcelées).
Allons pêcher des étoiles ! Pour une pêche d’or
Avec un filet d’or ! Et quel pêcheur n’a jamais rêvé
D’attraper des étoiles dans les sentiers du ciel ?
Viens, jetons ce filet…
A la pêche ! A la pêche !

Bénis les espoirs que nourrissent les pêcheurs,
Et l’effort si dur et difficile, comme le plomb du filet,
Et la plus grande des peines, la peine immense,
Et ces infatigables pêcheurs d’étoiles.
Nous n’atteindrons pas les étoiles, égarés des astres,
Mais je retiendrai leurs cortèges d’or.
Je remonterai avec mon filet la lune de l’eau profonde,
Je remonterai avec mon filet les étoiles depuis le silence de l’eau.

Oh ! Oh ! Je lance le filet…
La pêche commence :
Le filet d’or regarde avec ses mille yeux,
Le plomb de mon filet pèse dans ma main,
Il va l’emporter et le noyer dans les profondeurs.
Non, il ne tombera pas, mon filet d’or,
Bien que son cordage ne soit pas en chanvre.
Toi, assieds-toi sur le rocher : tu seras Loreley !
Prends la perruque d’or et la harpe dans tes mains,
(Tu dois avoir des cheveux dorés).
Et ensuite joue, de façon si merveilleuse,
Que je puisse croire que je coule et coule sur les eaux,
Avec le filet d’or, vers le tourbillon et vers l’abîme,
Que j’aie l’impression d’être dans une grande détresse,
Ô, Loreley !…

Oh ! Oh ! Je lance mon filet…
Toi, chante et joue !
Les étoiles n’entendent pas, dorment… les étoiles dorment…
Seules veillent celles qui sont au-delà de la Terre.
Mon filet se noie en silence, et dangereusement,
Il regarde avec ses mille yeux, pose ses mains
Au fond de l’abîme… Nom de Dieu ! silence ! — Depuis les cieux,
Une étoile tombée tout au fond qui a deviné nos intentions,
A nous, pêcheurs nocturnes d’étoiles,
Et maintenant, elle livre les secrets du destin au fond des eaux.
Regardons : dans un instant, le tourbillon de la tempête astrale,
Des rayons d’étoiles, comme une meute de poissons qui s’égarent…

Que tes lèvres se taisent, et les miennes.
Cache-toi ! Ton visage brille avec trop de lumière,
Les étoiles vont nous voir, s’embusquer et s’éteindre,
Se cacher dans la flore aquatique, fermer leurs yeux,
On ne les verra guère dans la profondeur…
Les eaux s’obscurcissent étrangement…
Par amour ! Quelqu’un a frappé les cloches, au fond…
Oh, comme elles sonnent…
Comme elles sonnent…
Comme elles sonnent…

Oh ! Oh ! Mon filet est tombé tout au fond,
On ne voit plus que le bord de la maille,
Et on ne voit plus qu’un fil d’or…
Commence à jouer… joue, maintenant…
Fais comme si tu m’attirais dans le tourbillon,
Ô, Loreley…
Ô, Loreley !…

Je joue une comédie, habillé dans une longue robe noire.
Mon âme fait semblant d’être dans une grande colère,
Et toi, tu m’attires, tu m’attires vers le tourbillon…
Oh, mon filet s’emmêle et se retourne,
Oh, des étoiles ! des étoiles !
Et tout le fond de l’eau est soudain devenu d’or,
Comme si mes étoiles avaient fondu,
Comme si des sources d’or s’échappaient des profondeurs.
J’ai tiré, d’un coup, le filet : quelque chose
Est pris dans ses mailles, et le tient de toutes ses forces,
Que j’ai dû redresser mes épaules — tirer — et gagner mon butin.
C’étaient sans doute des tours de cristal,
Et mon filet a attrapé ces murs ensorcelés, —
Peut-être ai-je démoli les palais de la reine.

Mon filet remonte quelques nénuphars,
Les nombreux triomphes depuis ces ravins sans fonds…
Et la récolte du travail éprouvant.
J’ai remonté le filet sur le bord sec de la rive.
Retire ta perruque, bonne Loreley,
La pêche est finie…

Avoue cependant que mon expédition était belle,
Pour la pêche aux étoiles, même si elles n’ornent pas mon front !
Ce qui est beau est ce qui ne donne rien de soi,
Et mon effort insurmontable était beau, pareil à Sisyphe.
Je me rappellerai longtemps de cette pêche :
Même s’il y entre de l’égarement — il reste des espoirs…
Je vais réparer mon filet dès qu’il commencera à faire jour,
Et je viendrai à nouveau pêcher les étoiles endormies.

Adieu, ma Belle !… Je m’en vais plus loin
Chercher des vagues plus propices à la pêche.
Ô, bonne Loreley ! Revêts-toi de deuil,
Et ne pleure pas…
Que Dieu soit… oh, non ! — que Heine soit avec toi !…

Traduit par Chantal Lainé

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Texte original: Antologia Młodej Polski

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Anthologie de la Jeune Pologne (poésie polonaise)

Muse sur Pégase, 1900, Odilon RedonLa plupart des traductions de poèmes sur ce blog sont issues de l’Anthologie de la Jeune Pologne, une anthologie que j’ai acheté il y a plusieurs années dans une librairie d’occasion en Pologne. L’anthologie, établie par le poète Tadeusz Boy-Żeleński (1874-1941), date de l’après-guerre, en 1947. Il s’agit d’une seconde édition d’un livre paru pour la première fois en septembre 1939 et dont la majorité des exemplaires ont été détruits pendant la guerre. C’est ce qui justifie sans doute la parution de cette seconde édition. La Jeune Pologne – dont vous pouvez relire ici une brève présentation – est l’un des courants les plus importants en poésie polonaise, et leurs poètes ont été pour moi parmi les plus intéressants à étudier et à traduire. Aujourd’hui, je constate qu’il est très difficile, voire impossible de trouver des exemplaires de cette anthologie, même dans les bibliothèques publiques polonaises. Le livre semble inexistant, et c’est encore plus difficile de le trouver pour un public étranger. C’est pourquoi j’ai décidé de scanner cet exemplaire et de le rendre disponible sur mon blog, afin que tout le monde puisse redécouvrir ces auteurs et leurs poèmes dans leur langue originale. Le fichier étant volumineux (539 pages), il se peut que le chargement du document prenne un peu de temps.

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Vous pouvez accéder ici à l’Anthologie de la Jeune Pologne (PDF)

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« Une réponse simple », poème de Władysław Orkan

Władysław Ślewiński, La mer à Le Pouldu, env. 1896UNE RÉPONSE SIMPLE

Quel monde, ô mon âme,
T’as posé sur mon chemin, et qui fait
Que depuis les premières années de ma vie
Jusqu’à aujourd’hui, je marche à tes côtés ?

Es-tu née des vagues de la mer,
De l’étreinte de leurs épaules dans l’eau,
Pour qu’il y ait en toi tant d’abîme, de distance,
Et de signes insaisissables ?

Es-tu sortie des bois près de moi,
Un soir d’été calme, dans un souffle,
Pour qu’il y ait en toi autant de paroles,
Qu’il y a de murmures secrets dans le bois ?

Es-tu née des mélodies de la terre,
De quelques bruits aériens, pour
Que tu aies retenti dans un chant, haut et fort,
Dans les cris et les plaintes d’une musique ?

Est-ce le vent qui t’a emportée là, depuis
Les sombres horizons, enveloppée de pleurs muets,
Pour qu’une chose sans cesse en toi se lamente,
Erre et se plaigne ?…

« Je ne viens ni d’une terre étrangère,
Ni des rêves silencieux de la lune,
Je n’ai pas été découverte par les profondeurs
De la mer, ni l’aurore au visage pâle !

Une vague ne m’a pas portée dans les airs,
Avec elle, depuis des horizons inconnus !
Mais j’ai poussé avec la vie, près de toi,
Ici, sur cette terre…

Le chagrin d’une femme m’a bercée,
Et les larmes des enfants qui n’ont pas de maison,
Et la vague ne caresse pas avec tant d’amour
Le radeau qui se noie au fond de l’abîme !

Et ma sœur jumelle, l’Infortune,
Reposait avec moi dans le berceau —
C’est l’épidémie, soufflant depuis les champs,
Qui nous a bercées ensemble…

Ma sœur s’est assise très tôt
Sur les générations des tombes —
Moi, je me suis envolée, envoûtée dans un rêve,
Et le vent soufflait près de toi…

Suis-je née de l’indifférence des trônes,
Qui presse les enfants au tombeau —
Je ne sais… Mon père est la douleur des millions,
Et ma mère, la misère éternelle… »

Traduit par Chantal Lainé

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Texte original: Antologia Młodej Polski

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« La leçon du soleil », poème de Leopold Staff

Coucher de soleil lumineux, Wojciech Weiss, env. 1902LA LEÇON DU SOLEIL

Nous avons vécu dans le soleil depuis des années,
— Toi, mon cœur, tu te souviens de ces jours,
C’est pourquoi aujourd’hui, en allant à travers le cimetière,
Nous ne voyons pas des tombes, mais des fleurs…

Est-ce que nous vivons dans la vérité,
Ou dans l’illusion? Qui peut bien le savoir ?
Mais, quand l’un d’entre nous tombe à terre,
Nous embrassons la pierre dure sur les chemins.

Est-ce que ce n’est pas la raison pour laquelle
Nous avons vécu si longtemps dans la joie du soleil,
Pour apprendre de lui la sagesse, qui veut
Qu’on ait toujours des pensées en or ?

Parce qu’il faut être le soleil, oui, le soleil,
Pour tomber sur les roches et débris de glaciers,
Sans connaître ni les cris ni les plaintes,
Et continuer de vivre dans les azurs du ciel.

Traduit par Chantal Lainé

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Texte original: Antologia Młodej Polski

Image: pinakoteka

« Le passé », poème de Maria Komornicka

Paysage d'été, Ludwik de Laveaux, 1890-1893

 

 

 

 

 

LE PASSÉ

Aucun souvenir ne viendra plus tourmenter mon regard.
Les jours passés, et les nuits passées,
Enfermés dans l’amertume honteuse
De la mémoire —
Tous pleurés et recouverts de baisers —
Tous invoqués et revenus de manière imprévue —
— Sur lesquels ont été versées tant de larmes —
Tous noirs, dans un mutisme de mauvais augure —
Tous chantant avec la folie des lumières —
Tous silencieux et parfumés —
Tous moqueurs, sordides et mauvais —
Tous pensifs et misérables,
Et tous pleins d’orages —
Tous, connus de tout le monde, et inconnus de tous —
Tous me brûlent les yeux avec l’excès de soupirs insignifiants,
Je les rejette tous aujourd’hui avec honte, colère et désespoir,
Ils s’acharnent tous au-dessus de moi, avec le cri des chiens affamés.

Parce qu’ils ne peuvent plus me leurrer avec leur charme passé,
Parce qu’ils ne peuvent plus vivre de mon cœur,
Ils plongent leurs griffes dans ma gorge ;
Et comme ma barque a dédaigné leur terre instable,
Ils veulent percer son fond souple avec des crochets de corail ;
Parce que le courage les a bannis des couloirs tortueux de mon âme,
Parce que mon cœur racheté les a reniés,
Au-dessus du chemin vivant,
Ils hurlent comme au-dessus d’un mort,
Et ils se moquent de la justice irrévocable des Cieux
Dans la solitude de mon chagrin…

Traduit par Chantal Lainé

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« Etat d’âme », poème de Maria Komornicka

Diana sous un arbre, 1878, Hans Thoma                                          ETAT D’ÂME

Les jours passent, les mois, les années… J’attends. Mais quoi ?…
Au loin, des nuages défilent, des vagues, des parfums… Je rêve. De quoi ?
Je reste pensive à longueur de journée, avec un air de prophète,
Ou bien dans la folie des élans vides, je dis des bêtises comme un polichinelle.

J’attends, je rêve, je songe. Mes narines hument au passage l’odeur des fleurs,
Et l’odeur des cendres. Le printemps qui revient s’insinue, en silence,
Entre dans mon cœur — haletant. La passion grandit avec l’arrogance.
Mai est en fleurs… Les roches des univers s’écroulent avec fracas.

Je ne fais rien, je languis, j’attends… j’attends sans cesse — et je brûle,
Chaque instant peut libérer une force secrète,
Me précipiter dans la mer d’azur des passions —
Ou dans la cohue folle des combats… dans la vie ou dans la tombe…

J’attends, volontaire éternelle de la vie. Que se penche sur moi,
Dans un signe du thyrse, la folie des bacchantes… Ou alors que l’Idée
Appelle, à genoux, toute en sang : « Viens avec nous, ou bien c’est notre perte ! »
Ou que l’au-delà, à l’instar de Médée — m’apprivoise et m’enchante…

J’attends — une flèche d’or tendue sur la corde des désirs.
Je cherche une cible… comme un pigeon dans les azurs ensoleillés…
Les baies du bonheur — sur les granits arides de l’existence —
Ou un ennemi — sur la plaine misérable de la Pitié…

Mais d’ennemis… il n’y en a pas. Le plaisir — le bonheur — sont tout aussi absents.
Les cieux uniformes — l’enfer seul se plaint et gémit…
Dans le cœur des hommes, des larmes — du sable — et de la boue — la peur va geindre…
Les portes du paradis sont fermées — — la Terre farouche, repoussante.

Dans le brouillard de la légende, le jour des sortilèges. Le nouveau ne s’est pas levé.
Les étoiles se sont éteintes, le soleil n’a pas encore brillé —
Le silence des tombes — le marché, plein de voix dissonantes. Les voix des poètes se sont tues,
Dieu est mort, l’Antéchrist n’est pas apparu sur la Terre.

La folie païenne dort dans l’étreinte éternelle du Nirvana,
L’esprit a perdu les ailes noires, insolentes, de Lucifer…
Le symbole des passions libres — une courtisane que l’on poursuit,
Et la pensée — retenue dans les bras misérables, infâmants, de la foule…

Je cherche… je rêve… je ne fais rien, je brûle et je tremble…
L’attente sans fruits, consciemment vaine, dévore
La jeunesse — déchire les nerfs… Seul le désespoir s’amasse,
Parce que du pouvoir de Crésus — il ne restera qu’une poignée de cendres…

Traduit par Chantal Lainé

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« L’aurore est déjà là », poème de Tadeusz Miciński

Lever de soleil au bord de la mer, Ferdinand du Puigaudeau (1864-1930)L’AURORE EST DÉJÀ LÀ

L’aurore est déjà là… Des pourpres sur le ciel.
L’aurore est déjà là… Des visions nocturnes continuent de m’effrayer.
Est-ce un rêve ? une illusion ? ou bien des sortilèges ?
mon âme creuse sa propre tombe.
Mon âme est blanche de stupeur,
comme ces brouillards froids, au-dehors —
mon âme a peur de son ombre —
cette ombre est rouge de douleur.
Les oiseaux se réveillent — mais moi, j’entends :
comme des larmes qui perlent dans mon cœur —
je penche mon front — vers l’immensité du silence —
mon cœur s’envole au loin —
mon cœur se déchire en s’envolant au loin —
voilà qu’il prend bientôt son bâton de pèlerin, —
il recueille ses larmes dans une vasque en pierre, —
quand il mourra — Dieu seul pourra dire leur nombre…
[Surtout, ne pleure pas — ne tords pas tes mains —
libère-toi des rêves funestes —
il y a une force qui nous protège de la perte —
une force qui nous est chère,  — et chère à nos cœurs.]
.           .           .           .           .           .           .           .           .
Voilà qu’un Ange descend parmi les brouillards,
il les entoure de ses ailes —
il les bénit sans faire de taches
sur la poussière, ni sur le sol lourd et misérable.
Comme une mer claire et endormie,
qui brille de reflets bleus, violacés,
les brouillards flottent comme des vagues
sur le ciel, aux éclats d’or de la lumière qui scintille.
Soudain, ils deviennent roses,
comme enflammés par le bonheur —
c’est ainsi que Te peint un cœur fervent
dans ses prières, ô très Sainte Reine :
dans un anneau de brouillards dorés, verdoyants,
une rose de feu écarlate qui étincelle, —
ouvre et tend ses ailes au-dessus du monde —
ou plutôt quelque part, à la frontière des autres mondes.
Des arbres, comme des îles de corail
ensorcelés, inconcevables —
des nuages, comme de saintes vapeurs d’encens,
rouges à l’intérieur, et lilas.
.           .           .           .           .           .           .           .           .
On entend juste un bourdonnement derrière la vitre, —
c’est un papillon qui vole vers la liberté —
envole-toi — il est parti vers les jardins —
envole-toi — et donne mes amitiés au soleil.

Ô soleil — Tu es le roi de la Terre !
Ô Dieu — Tu es le soleil du monde !
Ô mon âme — Tu es le messager des dieux !
Ô cœur — Tu es le seul éternel — chagrin.

Traduit par Chantal Lainé

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Texte original: Antologia Młodej Polski

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